L’urgence de la charité

Message du Conseil national de la Solidarité des Évêques de France à l’occasion de l’Année de la Charité. 9 Novembre 1998

« Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il hait son frère, c’est un menteur. Celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. »
1 Jean 4,20-21

 

Dans la perspective du Jubilé de l’an 2000, l’année 1999 sera placée sous le signe du Père, de la réconciliation et de la Charité : temps de célébration de notre Dieu qui « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils pour que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle » (Jean 3,16), temps où, « si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres » (1 Jean 4,11). « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22, 36-40). Le Dieu qui voit la misère de son peuple en Égypte et envoie Moïse le libérer de l’esclavage est le Dieu qui nous envoie exercer sa propre charité dans notre monde : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Luc 6,36).
Aussi ne pouvons-nous célébrer le Jubilé en vérité que si nous laissons Dieu en nous regarder et aimer ce monde pour qu’il vive.

Notre monde : logique de mort et culture de vie

La liste des pays victimes de la guerre, soumis à la déportation et à la misère serait longue à dresser. Le sous-développement, les dominations politiques et économiques produisent des millions de réfugiés, de déportés, d’exploités, de marginalisés. Des enfants vivent dans des conditions inacceptables, contraints à un travail précoce ou à la prostitution. Souvent ces misères entraînent des problèmes de santé considérables dans des régions entières.

Tout près de nous, nous connaissons des familles à la dérive, des mal logés, des chômeurs ; nous croisons des personnes sans domicile fixe ; des quartiers entiers sont stigmatisés. Beaucoup de personnes et de familles sont isolées, en situation précaire ou en danger d’y tomber.

Sous-développement, guerre, misères, la famine utilisée comme arme, sont les fruits amers de la défense des intérêts des puissants au détriment des faibles. Dans nos sociétés industrialisées, souvent la peur de l’autre, le repli sur les intérêts personnels ou corporatistes d’une part, les situations de chômage et de marginalisation d’autre part, entraînent hostilité, violences. C’est une logique de mort.

Dans ce même monde de violence, des nations divisées retrouvent le chemin du dialogue – en Afrique du Sud, en Irlande. Des responsables politiques, sont conduits à intervenir en médiateurs pour des négociations et pour la paix, car une opinion publique fait pression en ce sens. En particulier, des organisations non gouvernementales humanitaires pèsent sur les politiques : des États sont obligés de discuter sur la suppression des mines antipersonnel, une loi est votée en France contre l’exclusion sociale. Des organisations humanitaires agissent directement pour le développement, pour recréer un lien social. Les chrétiens sont acteurs dans des organismes non confessionnels ou dans des organismes caritatifs de l’Église : Secours catholique et réseau des Caritas, CCFD et ses partenaires, Coopération missionnaire, Conférences Saint-Vincent-de-Paul, Équipes Saint-Vincent, Aide à l’Église en détresse … Les personnes et les organismes qui s’engagent résolument pour la défense des droits de l’homme, pour le développement et contre la misère, pour la justice et la paix, œuvrent pour une culture de vie. Ils sont déjà dans l’esprit du Jubilé.

Préparons le Jubilé

1999 sera la troisième année de préparation du Jubilé de l’an 2000. « Jubilé » signifie beaucoup plus qu’anniversaire ou millénaire. Dans l’Ancien Testament, l’année jubilaire intervient tous les cinquante ans et signifie une véritable libération : « Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans son clan ». Tous les cinquante ans, on devait redistribuer la propriété, donner à la terre une année de repos en la laissant en jachère (Lévitique 25,10-12) et tous les sept ans – l’année sabbatique – remettre les dettes et libérer les esclaves (Deutéronome 15,1-12).

Ces prescriptions nous concernent-elles encore aujourd’hui ?

Il est remarquable que Jésus, lisant Esaïe 61,1-2, présente sa venue comme l’accomplissement de l’année jubilaire, l’année d’accueil par le Seigneur : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur » (Luc 4, 18-19). L’esprit de réconciliation, de remise des dettes, de libération, qui devait marquer l’année sabbatique et plus encore l’année jubilaire, devient la marque des temps nouveaux ouverts par le Christ. On peut le traduire par diverses expressions : réconciliation, solidarité, fraternité, communion, principe de destination universelle de biens affirmé constamment dans l’enseignement social de l’Église; l’expression évangélique centrale qui les rassemble est sans aucun doute la charité.

La charité, c’est Dieu en nous qui aime le monde

Avant d’être une vertu chrétienne, la charité (agapè) est de Dieu : « L’amour vient de Dieu … Dieu est amour » (1 Jean 4,7-8). Notre charité – notre amour – est participation à l’amour de Dieu « qui a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils » (Jean 3,16), « lui qui,, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême » (Jean 13,1).

L’amour que magnifie saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens est d’abord ce qu’a vécu le Christ, image du Père. Il nous est proposé de le vivre à notre tour, nous qui avons reçu l’Esprit du Père et du Fils : « L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne disparaît jamais » (1 Corinthiens 13,4-8).

La charité construit l’autre et la communauté

C’est cette charité que nous nous efforçons de vivre, avec d’autres mots, mais qui expriment bien le même élan venu de Dieu. Quand, avec le Secours catholique, nous voulons « nous associer avec les pauvres pour construire une société juste et fraternelle » ; quand, avec le CCFD et de nombreuses organisations non gouvernementales, nous voulons travailler avec des partenaires et non avec des personnes ou groupes qui nous seraient soumis ; quand, avec la DCC, de jeunes laïcs vivent la coopération au service des Églises ; quand des congrégations religieuses choisissent de demeurer dans les banlieues de nos grandes villes afin d4y témoigner de la tendresse de Dieu pour tous ; quand nous voulons faire alliance avec les personnes actuellement dans le besoin ; quand nous ne nous laissons pas rebuter par les échecs et la violence, alors nous vivons déjà de cet amour qui « ne plastronne pas, ne s’enfle pas d’orgueil, ne cherche pas son intérêt, n’entretient pas de rancune, excuse tout, croit tout, espère tout, endure tout ».

Dans sa lettre du centenaire de la première encyclique sociale, Jean-Paul II exprime bien ce qu’est la charité, à l’opposé d’une attitude condescendante, autosatisfaite et finalement mesquine : « Il faudra abandonner la mentalité qui considère les pauvres – personnes et peuples – presque comme un fardeau, comme d’ennuyeux importuns qui prétendent consommer ce que d’autres ont produit. Les pauvres revendiquent le droit d’avoir leur part des biens matériels et de mettre à profit leur capacité de travail afin de créer un monde plus juste et plus prospère pour tous. Le progrès des pauvres est une grande chance pour la croissance morale, culturelle et même économique de toute l’humanité » (Centesimus annus, 1991, n°28).

La charité s’exprime dans la justice, la solidarité et la fraternité

Dans notre société, nous sommes attelés à cette œuvre immense de libération avec d’autres personnes et groupes qui ne se réfèrent pas à notre foi. Il est heureux que nous puissions agir ensemble, et communiquer en exprimant cette charité avec des mots qui ont sens dans notre monde : justice, solidarité, fraternité. Nous n’avons pas le monopole de la charité, et, comme déjà les chrétiens du premier siècle, nous devons reconnaître que l’Esprit Saint travaille en dehors du groupe ecclésial déjà rassemblé.

Cela nous rappelle que l’Église est servante. – l’institution renouvelée des diacres le signifie – à la suite de Celui qui s’est fait le Serviteur. Les oeuvres de la charité sont des signes d’un dynamisme qui nous dépasse et qui nous porte, ils sont les signes du Royaume de Dieu proposé à notre monde. « Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (Jean 13,35).

Une conversion est nécessaire

Ce discours est-il réaliste ? Prend-il en compte toute la réalité ? Nous devons reconnaître avec saint Paul, pour nous et pour notre monde : « Le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi » (Romains 7,19-20). Nous sommes impliqués dans ce que Jean-Paul II appelle les « structures de péché » de notre monde. Nous participons à ces structures par notre égoïsme, par la recherche de notre intérêt propre ou de groupe, au détriment de ceux qui ne peuvent se défendre, par nos peurs qui nous font voir en l’autre un ennemi, par la réponse au mal par le mal.
Une conversion est toujours à renouveler pour rompre les cercles vicieux de la violence. Nous nous confions pour cela non pas en nos propres forces, mais au Christ : « C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité » (Ephésiens 2,14). Nous nous confions en Celui qui est capable de créer du neuf, de nous faire créer du neuf pour que ce monde vive. En lui, malgré nos lourdeurs, prennent sens et vigueur nos efforts inventifs pour humaniser ce monde, le rendre habitable pour tous, selon la volonté du Créateur.

Aimons en acte et en vérité

Conscients des appels de nos frères dans le monde, et sûrs d’être portés par l’amour de Dieu en nous pour les hommes, nous entendons l’appel de l’apôtre Jean : « N’aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité » (1 Jean 3,18). Les évêques de France ont fait leur cet appel, en promulguant en 1988 une Charte de la solidarité, en tenant en avril 1994 une Assemblée plénière consacrée à la solidarité.

Nous sommes tous appelés à être acteurs de cette charité. Que chacun s’interroge sur ce qu’il peut faire personnellement. Mais qui est mon prochain ? A cette question, Jésus répond par la parabole du bon Samaritain (Luc 10,29-37) en nous renvoyant à la question : acceptons-nous de nous rendre proches de celui qui est sur notre chemin ? Dans la vie ordinaire, déjà dans nos mentalités, ne mettons-nous pas des barrières, des exclusions ? Sommes-nous prêts à remettre des dettes, à pardonner, à nous réconcilier, à partager, dans l’esprit de l’année jubilaire selon les livres du Lévitique et du Deutéronome ?

Organisons la solidarité

Les situations complexes actuelles de chômage, d’absence de logement, de misère, de détresse de populations exposées à la guerre, à la déportation et à la famine, appellent plus qu’un coup de coeur ; elles demandent des actions collectives, appuyées sur des analyses sociales, économiques et politiques qui dépassent les capacités individuelles. Pour cette action collective, nous sommes-nous réellement posé la question de notre engagement personnel, dans des associations, dans des syndicats, dans des partis et des instances politiques ? Ou bien laissons-nous trop facilement et sans réfléchir ce type d’action à d’autres, souvent les mêmes, quitte à les critiquer ensuite ?

Des questions actuelles

En 1998 nous célébrons le cinquantenaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, le cent-cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage. Mais en combien de lieux les droits de l’homme ne sont pas encore vraiment respectés, et l’esclavage encore une pratique sous des formes diverses ?

Le chantier reste ouvert pour la militance en ce domaine, comme pour le développement et la lutte contre le chômage. L’endettement1 des pays du tiers monde demeure un obstacle majeur à leur développement. Le Saint-Siège invite à la remise de dettes depuis plusieurs années en fournissant des documents et des éléments de réflexion. Il faut arriver à certaines remises de dettes, et pour cela l’opinion publique peut avoir du poids. L’ONU a déclaré 1999 « année des personnes âgées ». Une solidarité effective est nécessaire envers les aînés, une meilleure compréhension de leur situation et de leurs problèmes, ce qui appelle des actions au niveau personnel mais aussi associatif et politique.

Quel sera notre engagement jubilaire, personnel et collectif ? Ce questionnement vaut pour les personnes, il vaut aussi pour les groupes et les paroisses. Nous invitons les conseils pastoraux à pousser cette réflexion et à conduire les communautés à une réelle prise de conscience. Le Carême est une période particulièrement favorable à cet effet.

Des actes à poser, dans la paroisse, le diocèse

Cherchons des actes à poser, dans la paroisse, le diocèse : soutenir un projet de solidarité, inviter les personnes qui sont habituellement oubliées ou marginalisées, favoriser une meilleure participation des personnes handicapées à la vie de nos communautés, vérifier l’usage des finances et de l’immobilier de l’Église, développer nos échanges avec des communautés plus pauvres autour de nous ou dans d’autres pays, faire attention à des problèmes humains locaux…

Ainsi, pour marquer cette année jubilaire, des diocèses, mouvements et communautés se mobilisent pour le logement social, pour assurer une visite des détenus en prison et un soutien de leurs familles, ou pour organiser des temps de rencontre avec des personnes en situation de précarité ou d’exclusion, souvent dans une ambiance festive. Ces suggestions rejoignent toutes celles qui sont déjà mises en œuvre par les Conseils diocésains de la solidarité, et tous les organismes avec lesquels ils collaborent.

Nous en attendons un élan renouvelé et un témoignage plus fort des communautés dans le monde. Nous y sommes appelés par la mission même d’évangélisation donnée à l’Église. Comme le rappelait Paul VI, « il est impossible d’accepter que l’œuvre d’évangélisation puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde. Si cela arrivait, ce serait ignorer la doctrine de l’Évangile sur l’amour envers le prochain qui souffre ou est dans le besoin » (L’évangélisation dans le monde moderne, 1975).

Ouvrons nos yeux à toute détresse

Agissant ainsi avec la charité qui vient de Dieu, nous rendrons témoignage au Père qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les justes et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Matthieu 5, 45). C’est bien l’œuvre du Père qu’il s’agit d’accomplir, afin que, selon la parole de Jésus, « votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux » (Matthieu 5, 16).
En cette année sous le signe du Père, nous nous tournons vers lui avec la prière eucharistique pour des circonstances particulières : « Ouvre nos yeux à toute détresse, inspire-nous la parole et le geste qui conviennent pour soutenir notre prochain dans la peine ou dans l’épreuve ; donne-nous de le servir avec un cœur sincère selon l’exemple et la parole du Christ lui-même. Fais de ton Église un lieu de vérité et de liberté, de justice et de paix, pour que l’humanité tout entière renaisse à l’espérance ».

Lourdes, 9 novembre 1998

Le Conseil national de la Solidarité, présidé par Mgr Louis Dufaux, évêque de Grenoble, est composé des organismes suivants :

Aide à l’Église en détresse (AED)
Alliance inter-monastères (AIM)
Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)
Coopération missionnaire-OPM France
Délégation catholique pour la coopération (DCC)
Fédération française des Équipes Saint-Vincent
FIDESCO (Service missionnaire de la Communauté de l’Emmanuel)
œuvre d’Orient
œuvres hospitalières françaises de l’Ordre de Malte
Secours catholique
Société de Saint-Vincent-de-Paul
Instituts missionnaires féminins
Instituts missionnaires masculins
Service national de la Pastorale des Migrants.

En réponse à l'appel du pape Jean-Paul II : "vous devez avoir un plan de solidarité", l'Assemblée plénière des évêques de France crée en 1989, le Conseil national de la solidarité, et donne des orientations aux responsables des organismes qui le composent.