Les premiers fruits d’Amoris laetitia dans les diocèses

Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers, et Mgr Laurent Percerou, évêque de Moulins, ont présenté réflexions et initiatives en lien avec Amoris laetitia, au cours de l’Assemblée plénière d’automne 2016, à Lourdes.

La mise en œuvre d’Amoris laetitia va s’échelonner dans le temps. Elle demande de s’imprégner de l’esprit de miséricorde qui anime tout le texte. Le pape François ne donne pas de prescriptions précises, mais invite à une conversion du cœur et du regard.

Dominique LEBRUNMgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen

J’ai été bousculé, troublé par le chapitre 8, par l’absence des acquis dogmatiques et de l’anthropologie théologique que nous avions pu recevoir dans les enseignements du pape Jean-Paul II. J’ai été retourné par cette conviction, depuis La joie de l’Évangile, que le temps est supérieur à l’espace. Cela se traduit ici par : « ne nous arrêtons pas aux situations complexes ». Les situations n’arrêtent pas le chemin, en particulier celui vers la sainteté. Le renversement pour moi, c’est de mettre en avant le chemin vers la sainteté comme n’étant jamais enfermé par une situation.

J’ai donc souhaité célébrer cela en invitant des personnes séparées, divorcées, engagées dans une nouvelle union, le jour de la Toussaint, aux Vêpres habituellement célébrées avec quatre-vingt personnes à la cathédrale Notre-Dame de Rouen. Il s’agit de proposer un chemin d’accompagnement, un accompagnement sur un chemin, un éclairage nouveau sur nos chemins, y compris celui des communautés.

En regardant le texte, il m’a semblé qu’il y avait à faire un discernement, personnel et pastoral. Ce n’est pas simplement un renvoi à la conscience de la personne mais à la communauté elle-même. J’ai donc essayé de donner quelques balises pour permettre ce double discernement ou les deux aspects de l’unique discernement. J’entendais les inquiétudes des prêtres et l’idée m’est venue de proposer de continuer l’expérience des missionnaires de la miséricorde, mise en place pour l’Année de la miséricorde, pour les « situations lourdes ». Il y en aura un par doyenné. Ce sont des personnes chargées d’un accompagnement plus personnel au for interne avec quelques points de repères :

  • Où est-ce que « j’habite » dans l’Évangile ?
  • Est-ce que j’ai médité les textes sur l’Alliance, le mariage ?
  • Qu’est-ce que je sais de de la méditation de ces textes dans la tradition chrétienne ?
  • Quels sont les obstacles rencontrés, avec les questions que le Pape pose par rapport à ma situation : responsabilité hier au moment du divorce et responsabilité aujourd’hui par rapport aux enfants, au conjoint.

Dans un deuxième temps, une rencontre est prévue avec le curé de la paroisse sur le thème : « Quelle est ma juste place ? » Je n’ai pas seulement à la déterminer avec mon for interne mais aussi étant donné ce qu’est la communauté – qui peut être plus ou moins prête à ce qu’une telle personne fasse le catéchisme ou lise une lecture, communie – avec cette exigence très forte redite par le Pape qu’il n’y a pas d’autre règle que celle du mariage, mais qu’il faut accompagner chacun dans un chemin singulier. Il n’y a pas de sous-catégorie. Voilà le projet mis en place, le document proposé, travaillé avec quelques personnes.

Pour démarrer, une invitation a été lancée à partir d’une lettre, pour les Vêpres de la Toussaint. Il s’agit de marquer ce renversement que le chemin est premier, avec cette révision de notre pratique : remise en cause, une autocritique. L’un des points durs de cette lettre fut de demander pardon pour des attitudes qui ont pu contribuer à ce que l’échec d’un mariage devienne pour les personnes l’échec d’une vie. Des rappels de l’indissolubilité ont été lancés comme on lancerait des pierres, des condamnations. Aux Vêpres, la participation a été nombreuse : cinq à six cents personnes sont venues, dont trois cents étaient concernées. L’autre surprise est que beaucoup de personnes, séparées sans être engagées dans une nouvelle union, sont venues. Pour celles-ci, pour qui la question de l’accès à l’Eucharistie ne se pose pas fondamentalement, il y a une vraie question de reconnaissance de ce qu’elles ont vécu comme souffrance. Troisième surprise : beaucoup de gens sont venus me parler. C’était à chaque fois pour me raconter leur histoire et non pas pour me dire : « Quand est-ce que je pourrai communier ? » Un certain nombre de rendez-vous ont été pris, puisque les missionnaires de la miséricorde étaient présents. J’ai béni les personnes concernées à la fin des Vêpres avec une prière de bénédiction composée exprès pour tout ce qu’ils vivent de beau, de grand, de fécond. Je n’ai pas béni les couples mais j’ai proposé à ceux qui étaient engagés dans une nouvelle union de se tenir la main. Ce fut un moment un fort. Je ne sais pas si j’ai eu raison, mais je l’ai fait…


Mgr Pascal Wintzer, Archevêque de PoitiersMgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers

Amoris laetitia n’appelle pas des mises en œuvre qui pourraient se réduire à une organisation de service diocésain mais plutôt à une attitude vis-à-vis des familles et de toute personne. Nous sommes tous appelés à prendre en compte les situations personnelles. Il s’agit, à la suite du Christ lui-même, d’écouter, de discerner, de cheminer et de dire une parole. L’essentiel ici se joue de personne à personne. Alors, s’il y a des mises en œuvre que nous pouvons faire, elles supposent plusieurs exigences. J’en retiens deux :

  • disposer de personnes aptes en temps et en compétences à rencontrer d’autres personnes ;
  • former à des pratiques d’écoute et de discernement, mais aussi à une parole fondée dans l’Écriture et dans la foi. Saint Paul le demandait pour lui-même : « Priez pour moi, qu’une parole juste me soit donnée quand j’ouvre la bouche pour faire connaître avec assurance le mystère de l’Évangile » (Eph 6, 19)

Je souligne deux temps de mise en œuvre d’Amoris laetitia dans mon diocèse :

  • Une mise en œuvre prochaine, qui tient compte de nos moyens en personnes, en formation.
    • Embauche d’une personne à mi-temps pour la coordination du service diocésain de la pastorale des familles, qui succède à un bénévole. C’est un choix, parce que l’on a arrêté certaines missions.
    • La pastorale des familles a créé en 2015 un espace chrétien d’écoute et de parole ouvert aux familles, qui s’appelle « Écoutille » dans trois lieux du diocèse (Poitiers, Niort, Montmorillon).
    • Les orientations diocésaines pour la préparation au sacrement de mariage, promulguées en 2009, guident les personnes qui assurent ce service.
    • Nous commençons à réviser un texte, qui date d’une trentaine d’années, donnant des orientations pour l’accompagnement de personnes vivant la séparation, le divorce ou un remariage après un divorce.
    • Dans le domaine de l’éducation, nous avons mis en place il y a quelques années des parcours « Évangile, pédagogie, éducation » pour accompagner parents, grands-parents, enseignants et catéchistes dans l’éducation des enfants à la lumière de l’Évangile.
    • J’ai donné mission il y a trois ans à une vierge consacrée, de rencontrer les personnes concernées par l’homosexualité : personnes homosexuelles et familles. Cela s’exprime dans des sessions qui visent à aider les communautés chrétiennes à mieux accueillir ces questions, à la création de groupes de parents, à l’accompagnement spirituel, à la présence dans des lieux de rencontre comme les « apéros arc-en-ciel ».
  • Une mise en œuvre plus lointaine
    • Une conviction : la famille est la réalité, dans la société et dans l’Église, qui mérite le plus d’attention. Elle est le lieu de toutes les attentes, un lieu de joie et d’épreuve.
    • Une conséquence : faire des familles une priorité pastorale.
    • Une application : pas de priorité sans choix et abandon d’autres secteurs. Je remarque qu’on a tendance à créer mais jamais à fermer.
    • Ouverture d’un synode en janvier 2017 avec ce titre : « Avec les générations nouvelles, vivre l’Évangile. » Les familles sont premières dans cet intitulé. Ce synode veut désigner notre préoccupation principale vis-à-vis des personnes et des familles que l’on peut se contenter de croiser dans les lieux pastoraux habituels : la rencontre, c’est-à-dire l’écoute et la parole. Si c’est là notre priorité, cela conduira à se libérer, autrement dit à faire des choix. On ne peut pas ouvrir toutes les portes, il faut en choisir certaines, celles de la famille et de la rencontre et en fermer d’autres. Il s’agit de cheminer avec nos contemporains, et c’est tout l’Évangile.

Je termine avec le n° 22 d’Amoris laetitia : « La Parole de Dieu ne se révèle pas comme une séquence de thèses abstraites mais comme une compagne de voyage y compris pour les familles qui sont en crise et sont confrontées à une souffrance ou à une autre et leur montre le but du chemin lorsque Dieu « essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 21, 4). »


Mgr Laurent Percerou, évêque de MoulinsMgr Laurent Percerou, évêque de Moulins

Dans le diocèse de Moulins, la pastorale familiale a enclenché une réflexion grâce à l’exhortation apostolique autour de quatre questions qui lui tenaient à cœur.

  • Donner de la saveur à la bonne nouvelle de la famille, permettre aux familles d’approfondir et de s’approprier leur vocation au service de l’Église et du monde. Ils avaient été sensibles à la conclusion du troisième chapitre « La beauté du don réciproque est gratuit, la joie pour la vie qui nait et l’attention pleine d’amour de tous les membres des plus petits aux plus âgés, sont quelques-uns des fruits qui confèrent au choix de la vocation familiale, son caractère unique et irremplaçable tant pour l’Église que pour la société tout entière » (n° 88).
  • Remise à plat nécessaire de la préparation au mariage et de la mise en œuvre d’un accompagnement des couples et des familles. Dans le diocèse, il est nécessaire aujourd’hui de se donner des repères communs et de favoriser un travail en doyenné face à la fragilité des équipes de préparation au mariage voire, dans certaines paroisses, à l’absence d’équipes.
  • Assurer un service de la miséricorde pour les couples et les familles en difficulté et pour les couples qui vivent des situations qualifiées par le pape François comme soi-disant « irrégulières ».
  • Engager un quatrième chantier autour de l’éducation des enfants et des jeunes. C’est un point qui apparait urgent quand on écoute ce qui remonte des acteurs de l’Enseignement catholique, mais également de ceux qui sont engagés dans la pastorale des enfants et des jeunes. J’ajoute à ce constat les rencontres avec les maires, lors des visites pastorales, qui partagent pratiquement tous leur inquiétude quant aux difficultés rencontrées par les parents dans l’éducation des enfants et leur souci de voir parfois des jeunes livrés à eux-mêmes.

La pastorale des familles a travaillé avec des personnes-ressources, avec la faculté de théologie de Lyon – dont le diocèse est fondateur via l’Institut pastoral d’études religieuses – pour mettre au point cette réflexion diocésaine sur deux années.

J’ai d’abord envoyé en juin un courrier aux diocésains via le site internet et les revues diocésaines pour les inviter à lire l’exhortation apostolique, en donnant quelques repères pour entrer dans le texte et le calendrier de cette réflexion. En 2016/2017, Il y aura 3 conférences tout public, en 3 lieux du diocèse (Moulins, Vichy, Montluçon) : « Amoris laetitia, quelle bonne nouvelle pour les familles ? » L’année 2017/2018 portera sur l’éducation des enfants et des jeunes, particulièrement au sein des familles.

Il y a eu une journée de formation pour les prêtres et les diacres sur le discernement et l’accueil pastoral, à partir du chapitre 8 de l’exhortation : « Comment mettre en œuvre cet itinéraire pour « accueillir, accompagner, discerner, intégrer » ? Quels repères pour le discernement pastoral, particulièrement celui des situations difficiles et comment réfléchir à une mise en œuvre ? »

Une journée aura lieu en janvier pour les acteurs de la préparation au mariage (fidèles, diacres et prêtres) pour une lecture de l’exhortation sous l’angle de la préparation au mariage et de l’accompagnement des couples, afin de nous donner des repères communs dans le diocèse pour mieux organiser ce service. Les intervenants seront le P. Jean-François Chiron (professeur à l’Institut catholique de Lyon, ecclésiologue qui a une formation initiale de moraliste et a participé à la présentation du chapitre 8 de l’édition annotée par le Service national Famille et Société) et Bertrand Dumas (directeur et enseignant au centre de théologie de Meylan-Grenoble et à la faculté de théologie de Lyon).

Cette réflexion devrait aboutir à une préparation au mariage renouvelée avec des orientations diocésaines et des propositions réfléchies, vécues davantage en doyenné ainsi qu’à quelques projets pour l’accompagnement des couples, particulièrement les jeunes couples. J’espère qu’elle aidera à engager un accompagnement des couples dans l’épreuve ou dans des situations dites « irrégulières » à la lumière des éléments de discernement donnés au chapitre 8.

J’ai été sensible, à la journée des prêtres et diacres, à leur sens pastoral. Je craignais quelques raidissements et tensions face à ce retournement que nous propose le pape François. Nous sommes un peu perdus, mais par les accompagnements vécus, il y a le désir d’aller jusqu’au bout du chemin avec celles et ceux que nous accompagnons. Cela a été une belle journée fraternelle qui demande un approfondissement, mais je pense que quelques frères prêtres se mettront en chemin avec des personnes-ressource pour construire cela dans le diocèse. Et j’espère (programme 2017/2018) que cela suscitera des initiatives au niveau des paroisses mouvements et services pour aider les parents dans leur mission d’éducateurs.

« La joie de l’amour qui est vécu dans les familles est aussi la joie de l’Église. […]  Malgré les nombreux signes de crise du mariage, « le désir de famille reste vif, spécialement chez les jeunes et motive l’Église ». Comme réponse à cette aspiration, « l’annonce chrétienne qui concerne la famille est vraiment une bonne nouvelle » » (n° 1).

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