Quel commun pour quelle société ?

couv_possibilité_cosmopolitismeFiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC 2015 N°40) à propos du livre de Constantin Languille, La possibilité du cosmopolitisme. Burqa, droits de l’homme et vivre-ensemble. Le Débat (Gallimard, 2015). Par Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers et Président de l’OFC.

Publié au début de l’année 2015, ce livre trouve une actualité encore plus urgente à la suite des attentats perpétués à Paris le 13 novembre de cette année. Son auteur s’appuie sur un fait particulier, le débat parlementaire et la loi qui porta interdiction du port du voile intégral dans l’espace public, pour interroger ce qui est exprimé par le mot-valise de « vivre-ensemble ». La France, désormais mondialisée, cosmopolite, peut-elle se construire sur cette seule réalité qui, laissée à son imprécision, ne produit que la juxtaposition, ou bien doit-elle donner un contenu précis, un minimum de règles communes et impératives, imposant de ce fait des comportements à celles et ceux qui vivent dans le pays ?
Au-delà de cette fiche, qui peut laisser son auteur s’exprimer au-delà de la seule présentation d’un livre, j’invite bien entendu à lire l’ouvrage lui-même.

On voit en effet les responsables publics s’évertuer à refonder la République afin que celle-ci unisse l’ensemble de ses citoyens autour de valeurs identiques, en l’occurrence la devise et la laïcité.
Or ceci est-il encore possible ? Surtout, ce qui semble faire consensus comme socle du commun, les droits de l’homme, offre-t-il suffisamment de déterminations afin que les hommes d’un même espace géographique se sentent contraints par ceux-ci ? « Un monde dans lequel il n’y aurait aucune communauté d’appartenance entre l’individu et l’humanité pourrait bien se révéler parfaitement inhumain ; l’humanité de l’homme requiert une médiation, une appartenance à une communauté intermédiaire entre l’individu et la totalité du monde. Et c’était précisément la fonction des nations que de constituer cette médiation » (p. 202-203).
Surtout en Europe, les nations ont bel et bien disparu ; à la suite des deux guerres mondiales, elles ont été désignées comme la source de celles-ci et la construction de l’Union européenne, dans ses diverses étapes, a le plus souvent consisté à détruire les identités nationales et leurs expressions.

Au-delà de cette construction politique, c’est la globalisation qui est le fait majeur de notre temps. « Pour le sociologue Ulrich Beck, le cosmopolitisme est avant tout un état de fait : nous croyons peut-être vivre dans une nation alors que nous vivons déjà dans une société cosmopolite » (p.115. Cf. Ulrich Beck, Comprendre l’Europe telle qu’elle est. Le Débat, Gallimard, 2004).
« Le monde est immédiatement présent à la porte de notre immeuble ou de notre pavillon. Il nous est maintenant impossible de définir notre communauté politique par rapport au particulier – une histoire, une culture ou une religion particulière –, étant donné que le monde dans sa totalité est présent au sein de notre société » (p. 115-116).

Dès lors, « comment s’intégrer aux sociétés européennes si leur caractéristique est de ne pas avoir de caractéristique ?
A proprement parler, l’intégration n’est même plus nécessaire, puisqu’il suffit d’être là ; l’exigence d’intégration est une violence faite au nouvel arrivant. Enfin, pour nous les Français, comment se sentir appartenir à la France, si cette dernière n’est plus qu’un territoire, un “lieu-dit” sur la carte du monde ? » (p. 117). Pour la démographe Michèle Tribalat, parler d’intégration est une illusion étant donné que nous sommes dans une société de juxtapositions.

Nous avons vécu une seconde sécularisation : « L’Etat cosmopolitique est la forme politique qui correspond à la “seconde modernité”. Cette transformation, amorcée dans les années 1980, correspond à la sortie ultime de la religion, c’est-à-dire à l’abandon de ce qui restait de religieux au sein de la “première modernité”, comme l’attachement exclusif à la nation » (p. 124). Certainement que les pays du sud, dont plusieurs à majorité musulmane, sont aussi entrés dans cette modernité ; les mouvements intégristes sont avant tout une résistance à ce mouvement qui touche l’essentiel de la population de ces pays et leurs institutions.
Chez nous, ce qui faisait hier autorité (Dieu sous l’Ancien Régime et la Nation sous la IIIe République), n’est plus. Pourtant, d’aucuns veulent toujours s’y rattacher. Je ne parlerai pas de Dieu, mais de la Nation : on a vu le noble projet du ministre Vincent Peillon à ce propos. Le passé peut-il se ressusciter ? En tout cas dans les mêmes formes ?

De manière bien moins fondée dans l’histoire et la philosophie, les appels actuels à la laïcité ne lassent pas d’interroger.
« La discussion entre espace privé et espace public revient très régulièrement dans les discussions sur la laïcité : elle laisse à penser que la religion ne peut s’exprimer que dans l’espace strictement privé – le domicile – ou dans les lieux de culte, mais pas dans les rues. Le seul problème est que cette distinction est fausse […].
Le professeur de droit Bertrand Mathieu l’explique ainsi : “Ce sont l’Etat, les pouvoirs publics et les services publics qui sont soumis au principe de laïcité, non les individus, le corps social et l’espace public”. Il n’existe pas de “devoir la laïcité” pour les citoyens français : ces derniers sont libres de manifester leur appartenance religieuse dans l’espace public. Ce sont les institutions de la République qui sont laïques, et soumises à l’obligation de neutralité, et non les rues et l’espace public » (p. 39-40).

Nous sommes ici déterminés par le républicanisme français « dans son attitude à l’égard des religions, parfois considérées, non comme la manifestation normale de la liberté de conscience, mais comme des organisations, si ce n’est dangereuses pour la République, tout au moins suspectes de froideur à l’égard de son idéal émancipateur » (p. 43).
« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », proclamait Saint-Just. C’est donc à leur corps défendant que les esprits éclairés devront libérer ceux – et aujourd’hui surtout celles – qui n’ont pas conscience de leur assujettissement.
« Le révolutionnaire Torné, dans son discours du 6 avril 1793, proclamait : “Ne laissons pas exister, au sein d’une nation libre, des monuments d’esclavage, même volontaire”. […]. Le même justifiait ainsi l’interdiction des vêtements religieux : “Comment pourrait-on souffrir que le clergé ou des congrégations particulières portassent des signes extérieurs d’isolement de la société générale, sans les déclarer, en même temps, hors de la société ?” » (p. 44).
Lors du débat parlementaire au sujet du voile intégral, la députée UMP Nicole Ameline s’écria : « Le port du voile n’est pas une liberté, mais une atteinte à la liberté » (séance du mercredi 18 novembre 2009. Le rapport final de la mission parlementaire (à sa page 95) indique que « lutter contre le voile intégral, c’est faire oeuvre de libération. » Jusqu’à aujourd’hui la prise de position de l’Association des Maires de France.

Qu’il faille du commun, nul ne le démentira. Que ce commun ne puisse se satisfaire d’un général si indéterminé qu’il ne construit rien et ne fédère nullement, on l’accordera aussi.
« La réponse à la possibilité du cosmopolitisme est avant tout d’ordre philosophique : il faut porter un jugement sur ce qui tient le monde humain. Les solidarités horizontales, reposant sur des procédures de décision collective inclusives et des mécanismes d’assurance sociale, suffisent-elles à assurer le vivre-ensemble où les êtres humains ont-ils besoin d’une verticalité qui transcende les différences et unisse les coeurs, de sorte qu’ils se sentent appartenir à la même communauté politique ? Le lien politique peut-il s’émanciper de toute transcendance ? » (p.134).

Le 6ème colloque de l’Observatoire Foi et Culture qui se déroulait avenue de Breteuil le 28 novembre dernier a aussi fait entendre une telle question. Elle est celle du théologico-politique et celle de la place des catholiques, de par leur tradition de distinction et d’articulation des pouvoirs.
« Si nous sommes effectivement sortis de la religion, il est possible que nous ne puissions pas échapper à la structuration religieuse du politique : la nature humaine fait signe vers un dépassement de l’individu ; ne vouloir construire une communauté politique que sur l’immanence et la protection de l’individu pourrait ne conduire qu’à une impasse, qu’illustrent le renouveau de pratiques religieuses radicales et l’enfermement communautaire. Il est besoin d’une transcendance qui unisse les individus au-delà de leurs différences et qui serve de point de projection à leur désir d’appartenance. Les êtres humains doivent partager une transcendance commune pour vivre ensemble » (p. 153-154).

Mgr Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers
Président de l’Observatoire Foi et Culture (OFC)

 

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