Dieu habite dans la ville

Buenos Aires27 novembre 2014, discours du pape François aux participants du Congrès international de la pastorale des grandes villes

Devant les participants au Congrès international de la pastorale des grandes villes, le 27 novembre 2014, le pape François a ouvert son discours de manière informelle en parlant de son expérience de pasteur à Buenos Aires, une « ville très peuplée et multiculturelle ». Avant de faire quelques propositions en matière de pastorale urbaine, le pape a invité à relever quatre défis. Celui du changement de la mentalité pastorale : « le plus difficile » car « nous ne sommes plus les seuls à “produire” la culture ; ni les premiers, ni les plus écoutés ». Puis le défi du dialogue : « À Strasbourg, a expliqué le pape François, j’ai parlé de l’Europe multipolaire. Mais les grandes villes aussi sont multipolaires et multiculturelles. Et nous devons, sans crainte, dialoguer dans ce contexte. » Le troisième concerne la religiosité des populations urbaines, vrai potentiel pour l’évangélisation : « Dieu habite dans la ville. Il faut aller à sa recherche et s’arrêter là où Il est à l’œuvre », a-t-il souligné. Enfin, le quatrième défi concerne les personnes mises à l’écart : « L’Église ne peut ignorer leur cri, ni entrer dans le jeu de ces systèmes injustes, intéressés et mesquins qui cherchent à les rendre invisibles », a affirmé le pape.

Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 28 novembre 2014 (*)

Chers frères,

Je vous remercie pour votre participation à cette rencontre. Elle fait suite à la rencontre préparatoire qui s’est déroulée à Barcelone en mai dernier. Je remercie le cardinal Sistach pour son mot d’introduction.
Plutôt que de tenir un discours formel – pour être un peu plus spontané et aussi parce que je n’ai pas eu le temps d’en préparer un : entre ceux de la Turquie, de l’Europe, j’en avais fait suffisamment… – je voudrais vous parler de mon expérience personnelle, de celui qui a été pasteur d’une ville très peuplée et multiculturelle comme Buenos Aires. Je parlerai également de notre expérience vécue ensemble en tant qu’évêques des onze diocèses qui composent cette région ecclésiastique ; issus de divers milieux et porteurs de propositions différentes, nous avons cherché, en communion ecclésiale, à faire face à certains aspects pastoraux pour l’évangélisation de cette agglomération urbaine qui compte une population d’environ 13 millions de personnes pour les onze diocèses : Buenos Aires en compte trois millions la nuit et quasiment huit durant la journée, qui viennent en ville. En tout, cela représente toujours 13 millions d’habitants, ce qui en fait la 13e agglomération la plus peuplée du monde. En réfléchissant avec vous, je désire entrer dans ce « mouvement » pour ouvrir de nouvelles voies. Je désire aussi aider à passer au crible et à évaluer les possibles peurs, que très souvent nous subissons chacun d’une manière ou d’une autre, et qui nous confondent et nous paralysent.

Les défis et horizons d’une pastorale urbaine

Dans Evangelii gaudium (1), j’ai voulu ramener l’attention sur la pastorale urbaine, sans toutefois l’opposer avec la pastorale rurale. C’est une excellente occasion d’approfondir les défis et les possibles horizons d’une pastorale urbaine. Les défis, c’est-à-dire les lieux vers lesquels Dieu nous appelle ; les horizons, c’est-à-dire les aspects auxquels nous devrions, je crois, prêter une attention particulière. J’en aborderai seulement quatre, mais vous en découvrirez sûrement d’autres !

Un changement de mentalité pastorale
1. Le premier, peut-être le plus difficile : mettre en œuvre un changement dans notre mentalité pastorale. Nous devons changer !
En ville, nous avons besoin d’autres « boussoles », d’autres paradigmes, qui nous aident à repositionner nos pensées et nos attitudes. Nous ne pouvons nous laisser désorienter par telle ou telle difficulté qui nous fait nous tromper de voie, nous avant tout, mais en fait tout le peuple de Dieu et ceux qui, avec un cœur sincère, sont en quête de Vie, de Vérité et de Sens.

Nous sommes héritiers d’une pratique pastorale séculaire dans laquelle l’Église était l’unique référence sur le plan culturel. C’est vrai, cela fait partie de nos gènes. Comme maîtresse authentique, l’Église a pris la responsabilité de définir et d’imposer, non seulement les formes culturelles, mais aussi les valeurs, et plus profondément de forger l’imaginaire individuel et collectif, c’est-à-dire les histoires, les repères sur lesquels les personnes s’appuient pour trouver le sens ultime et les réponses à leurs questions existentielles.

Mais cette époque est révolue. Nous ne sommes plus dans l’ère de la chrétienté. Aujourd’hui nous ne sommes plus les seuls à « produire » la culture ; ni les premiers, ni les plus écoutés. C’est pourquoi nous avons besoin d’un changement de mentalité pastorale, mais pas d’une « pastorale relativiste » – surtout pas. Cette pastorale, en voulant être présente dans la « cuisine culturelle », perd l’horizon évangélique, laissant l’homme livré à lui-même et émancipé de la main de Dieu. Non, je ne veux pas de cela. Certes c’est la voie la plus commode. Mais on ne peut pas appeler cela de la pastorale ! Celui qui agit de la sorte n’est pas vraiment intéressé par l’homme. Il le laisse à la merci de deux dangers aussi graves l’un que l’autre : cacher Jésus et cacher la vérité sur l’homme lui-même. Et cacher Jésus et la vérité sur l’homme sont de graves dangers ! C’est une voie qui conduit l’homme à la solitude et à la mort. (cf Evangelii gaudium, 93-97) (2).
Il faut avoir le courage de mener une pastorale évangélisatrice, audacieuse et sans crainte, parce que les hommes, les femmes, les familles et les différents groupes qui habitent la ville attendent de nous la Bonne nouvelle que sont Jésus et son Évangile. Ils en ont besoin pour vivre. J’entends si souvent les gens dire qu’ils n’osent pas s’exposer. Nous devons travailler à ne pas avoir de honte ou de réticence à annoncer Jésus-Christ ; chercher les moyens pour y arriver… là est le défi.

Le dialogue
2. Dialoguer avec un monde multiculturel. À Strasbourg (3), j’ai parlé de l’Europe multipolaire (4). Mais les grandes villes aussi sont multipolaires et multiculturelles. Et nous devons, sans crainte, dialoguer dans ce contexte. Il s’agit alors d’adopter un ton pastoral excluant le relativisme, qui ne négocie pas sa propre identité chrétienne, mais qui veut rejoindre le cœur de l’autre, de ceux qui sont différents de nous, et y semer l’Évangile.

Nous avons besoin d’une attitude contemplative qui, sans réfuter l’apport des diverses sciences pour comprendre le phénomène urbain – ces apports sont importants – cherche à découvrir le fondement des cultures, qui au fond d’elles-mêmes, sont toujours ouvertes et assoiffées de Dieu. Cela nous aidera beaucoup à connaître les espaces imaginaires et les « cités invisibles », c’est-à-dire les groupes ou les milieux qui se reconnaissent à travers leurs symboles, leurs langages, leurs rites et leur conception de la vie. Je pense bien souvent à la créativité et au courage qu’a eu Paul dans son discours à Athènes. Le pauvre, ça s’est mal passé… Mais il a eu de la créativité, pour se tenir, ainsi, devant les idoles !… Mettons-nous dans une mentalité judéo-chrétienne. Il est entré dans leur culture… Cela n’a pas marché, certes, mais quelle créativité ! Il a essayé de se faire comprendre de cette foule multiculturelle, qui était si éloignée de la mentalité judéo-chrétienne.

La religiosité, un potentiel pour évangélisation
3. Le troisième aspect est la religiosité du peuple. Dieu habite dans la ville. Il faut aller à sa recherche et s’arrêter là où Il est à l’œuvre. Je sais que ce n’est pas la même chose sur tous les continents, mais nous devons découvrir, dans la religiosité de nos peuples, l’authentique substance religieuse, qui, dans de nombreux cas, est chrétienne et catholique. Pas tout le temps toutefois : il y a des religiosités non chrétiennes. Mais il convient d’aller au cœur de ces manifestations religieuses. On ne peut ignorer ni déprécier de telles expériences de Dieu qui, bien qu’elles soient parfois peu visibles ou mêlées à d’autres traditions, demandent à être découvertes. C’est là que l’on trouve les semina Verbi, semés par l’Esprit du Seigneur. Il n’est pas bon de porter des jugements hâtifs et généraux du type : « Ce n’est que l’expression d’une religiosité primitive ». Non, on ne peut pas dire cela. Mais c’est à partir de là que nous pouvons entamer un dialogue d’évangélisation, comme le fit Jésus avec la Samaritaine, et sans aucun doute avec beaucoup d’autres au-delà de la Galilée. Et pour ce dialogue d’évangélisation, il est nécessaire d’avoir conscience de sa propre identité chrétienne, et d’avoir de l’empathie pour l’autre. Je crois vous en avoir parlé, à vous, évêques d’Asie, non ? Cette empathie afin de trouver cette substance dans la religiosité.

L’Église en Amérique latine et dans les Caraïbes, a pris conscience depuis quelques décennies de cette force religieuse, qui vient surtout de la majorité pauvre.

Dieu continue aujourd’hui à nous parler comme il l’a toujours fait, à travers les pauvres, à travers les « oubliés ». En général, les grandes villes d’aujourd’hui sont habitées par de nombreux migrants et pauvres, qui arrivent des zones rurales, ou d’autres continents, avec d’autres cultures. À Rome aussi… l’évêque auxiliaire de Rome peut le dire non ? Tous ces clochards un peu partout… Ce sont des pèlerins de la vie, à la recherche d’un « salut ». C’est si souvent grâce à leur expérience de foi, simple et profonde, qu’ils ont trouvé la force d’aller de l’avant et de lutter. Le défi est double : être accueillant envers les pauvres et les migrants – ce que la ville en général n’est pas ; au contraire elle les repousse – et valoriser leur foi. Il est très probable que cette foi soit mêlée d’éléments de pensées magiques et immanentes, mais nous devons la chercher, la reconnaître, l’interpréter et l’évangéliser. Je ne doute pas un instant que, dans la foi de ces hommes et de ces femmes, il y ait un immense potentiel pour l’évangélisation des grandes cités urbaines.

Les personnes mises à l’écart
4. Quatrième point : les pauvres en milieu urbain. La ville, à côté des multiples et précieuses offres qu’elle propose pour la vie courante, présente un aspect qu’on ne peut nier et qui, dans de nombreuses villes, est toujours plus évident : la présence des pauvres, des exclus, de ceux qui sont mis à l’écart. Aujourd’hui, on peut vraiment parler de personnes mises à l’écart. L’Église ne peut ignorer leur cri, ni entrer dans le jeu de ces systèmes injustes, intéressés et mesquins qui cherchent à les rendre invisibles.
Il y a tant de pauvres, d’anciens pauvres mais aussi de nouveaux. En effet, il existe de nouvelles formes de pauvreté : pauvretés structurelles et endémiques, qui excluent des familles de génération en génération. Pauvretés économiques, sociales, morales et spirituelles. Pauvretés qui marginalisent et excluent les personnes, pourtant enfants de Dieu. Dans les villes, l’avenir des pauvres, c’est d’être toujours plus pauvres. C’est là qu’il faut aller !

Quelques propositions :

Je vous propose deux axes pastoraux, qui sont plus que des actions. Je pense que la pastorale, c’est plus que de l’action, c’est également une présence, un contenu, des attitudes, des gestes.

Premier point : sortir et aider
Il s’agit d’une véritable transformation ecclésiale. Tout doit être pensé en tant que mission. Il faut pour cela un changement des mentalités : passer de l’attentisme à l’action. Partir à la recherche de l’autre plutôt que d’attendre qu’il vienne à soi. Pour moi, c’est là la clé.

Sortir pour rencontrer Dieu dans la ville, parmi les pauvres. Sortir pour rencontrer, pour écouter, pour bénir, pour cheminer avec les gens. Et faciliter la rencontre avec le Seigneur. Rendre accessible le sacrement du baptême. Des églises ouvertes, des secrétariats avec des horaires adaptés pour les personnes qui travaillent. Des temps de catéchèse adaptés aux contenus et aux horaires des villes.

Il est plus facile de faire grandir la foi que de l’aider à naître. Je pense que nous devons continuer à approfondir ces changements nécessaires dans nos diverses catéchèses, en particulier dans leur forme pédagogique, et ce afin que les contenus en soient mieux compris. Mais, dans le même temps, il convient d’apprendre à réveiller cher nos interlocuteurs la curiosité, l’intérêt pour le Christ Jésus. Cette curiosité a un saint patron, c’est Zacharie. Demandons-lui de nous aider à la réveiller. Puis d’inviter à croire en Lui et à le suivre ! Nous devons apprendre à susciter la foi. Susciter la foi ! Et ensuite, ne pas partir dans tous les sens… Non ! Semer ! Si la foi commence à naître, l’Esprit œuvrera pour que cette personne se tourne vers moi ou vers un autre, afin que nous l’aidions à faire un pas de plus en avant, puis un autre… Susciter la foi, donc !

Deuxième proposition : être une Église samaritaine
Il s’agit d’un changement en terme de témoignage. Dans la pastorale urbaine, la qualité dépendra de la capacité de l’Église à témoigner, de la capacité de chaque chrétien à témoigner. Le pape Benoît, en disant que l’Église ne grandissait pas par le prosélytisme mais par l’attraction qu’elle exerçait, parlait justement de cela. Le témoignage qui attire, qui éveille la curiosité des gens.

Là est la clé. Par le témoignage, nous pouvons jouer sur les strates les plus profondes, là où naît la culture. À travers le témoignage de l’Église, c’est la graine de moutarde qui est semée, au cœur même des cultures qui se développent au sein des villes. Le témoignage concret de miséricorde et de tendresse qui cherche à être présent dans les périphéries existentielles et de pauvreté, agit directement sur l’imaginaire de la société, donnant une direction, un sens, à la vie en ville. En tant que chrétien, nous contribuons ainsi à construire une ville dans la justice, dans la solidarité et dans la paix.

Avec la pastorale sociale, avec Caritas, avec diverses organisations, ainsi que l’a toujours fait l’Église au cours des siècles, nous pouvons prendre en charge les plus pauvres par des actions significatives, actions qui rendent présent le Royaume de Dieu et le font grandir. Nous pouvons également faire cela en apprenant à travailler avec ceux qui mènent déjà des actions efficaces en faveur des plus pauvres. La ville est un espace propice pour une pastorale caritative œcuménique. Nous pouvons nous y engager au service des plus pauvres, aux côtés de frères d’autres Églises et d’autres communautés ecclésiales.
Dans tout cela, ce qui est également important, c’est l’engagement des laïcs et des pauvres eux-mêmes. C’est aussi la liberté du laïc, car nous sommes emprisonnés par la maladie du cléricalisme, qui nous empêche d’ouvrir grandes les portes. C’est un des problèmes les plus graves.

Chers frères et sœurs, voilà ce qui est né de mes réflexions sur l’expérience pastorale. Cela me met en joie de penser que nous cheminons ensemble, et que nous marchons sur les traces de tant de saints pasteurs qui nous ont précédés. Je citerai simplement à titre d’exemple le bienheureux Giovanni Battista Montini, qui durant son épiscopat à Milan prit soin de sa grande mission citadine avec un zèle passionné. Dans les écrits du bienheureux Paul VI, quand il était archevêque de Milan, il y a une quantité de choses qui pourront nous aider sur ce sujet. Que son exemple et son intercession, avec celle de notre Mère céleste, nous aident à mettre en œuvre un fructueux changement de mentalité, à augmenter notre capacité de dialogue avec les diverses cultures, à valoriser la religiosité de notre peuple, et à partager l’Évangile et le pain avec les plus pauvres de nos villes. Merci.

(*) Traduction de Violaine Ricour-Dumas pour La Documentation Catholique.
Titre, intertitres et notes de La Documentation Catholique.

(1) Documentation Catholique 2014, n. 2513, p. 6.
(2) Documentation Catholique 2014, n. 2513, p. 31-33.
(3) Documentation Catholique 2015, n. 2517, p. 89.
(4) Ibid., p. 96.

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