A Tours, un plaidoyer pour la transition énergétique

GOULIEN (FINISTERE): CHAMP D'EOLIENNES DESTINEES A LA PRODUCTION D'ELECTRICITE - BALLES DE FOURRAGE VERT HERMÉTIQUEMENT FERMEESLe Centre d’Etudes et d’action sociales de Tours (CEAS 37) travaille depuis plusieurs années à la sensibilisation des chrétiens aux problèmes écologiques. Il vient de rédiger un plaidoyer en faveur de la transition énergétique, qui intègre certaines recommandations faites par le pape François dans Laudato Si’, et met un accent particulier sur un point souvent mal perçu, à savoir le caractère intermittent des nouvelles sources d’énergie à développer. Ce texte a été diffusé à tous les mouvements du diocèse.

INITIATIVE CITOYENNE
PLAIDOYER POUR UNE TRANSITION ÉNERGÉTIQUE
URGENTE ET RAISONNÉE (1)

Mars 2017

L’essentiel. La protection de notre « maison commune » requiert des modifications profondes de la politique énergétique des pays développés impliquant une réduction des consommations (changement des habitudes et amélioration de l’efficacité énergétique) et un remplacement progressif des sources actuelles d’énergie. On insiste ici sur le fait que certaines des sources renouvelables les plus importantes (éoliennes, solaires, marées, …) sont intermittentes et qu’elles doivent donc, pendant une certaine période encore, être raisonnées dans le temps et l’espace de façon complémentaire avec des sources permanentes et programmables (combustibles fossiles, nucléaire, biomasse …). Le « stockage » de l’énergie sous forme de remontée d’eau dans les barrages, de production d’hydrogène, voire de méthane, doit être également une priorité de recherche et de développement. Tout ceci relève de politiques de temps long qui devraient dépasser les changements de majorité politique en place et gagneraient à être élaborées au niveau européen.

L’année 2015, année de Laudato Si et de la COP21, a été l’occasion d’une prise de conscience renforcée des défis écologiques posés à notre « maison commune », la Terre. Ces défis sont non seulement techniques et économiques, mais aussi éthiques et moraux dans la mesure où la consommation actuelle des ressources planétaires par les pays « développés » engendre des conflits, des inégalités de plus en plus criantes dans l’affectation des biens et des moyens et altère les possibilités de développement des générations futures.

Nous sommes informés depuis une trentaine d’années de l’importance des problèmes écologiques : épuisement des ressources naturelles (eau, sources d’énergie, métaux, …), gaspillages, pollutions, diminution des surfaces de sols cultivables du fait de l’urbanisme et de l’industrialisation, changements climatiques … Un critère global résume cette situation : le « jour du dépassement » (2), jour théorique de l’année où sont épuisées les capacités renouvelables de la planète à couvrir les besoins et à absorber les rejets. Calculé au 31 décembre vers 1985 (il y avait donc alors équilibre), le « jour du dépassement » est survenu le 1er octobre en 2000 et le 8 août en 2016. Dit autrement, l’humanité a « consommé » l’an passé 1,6 Terre en puisant dans des ressources non renouvelables et ce de façon très inégalitaire entre les pays.
Une « transition écologique », au sens large, est devenue inévitable : elle est engagée… notamment dans certains gestes de la vie quotidienne (emballages, tri des ordures, covoiturage …) et dans le domaine climatique à travers les grands accords internationaux. Pourtant le débat public actuel ne lui accorde qu’une place bien modeste. Le présent document (3) vise modestement à sensibiliser ses lecteurs pour qu’en cette année électorale, ils prennent au sérieux la transition énergétique nécessaire au maintien des ressources et du climat de notre planète.

LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE concerne de fait plusieurs des changements en cours (climat, ressources naturelles, inégalités,…) dans la mesure où :
 Un lien étroit existe entre consommation d’énergie et croissance économique,  La combustion des sources d’énergie fossiles (charbon, pétrole et gaz) engendre 80% des émissions planétaires de gaz carbonique (CO2), responsable, via l’effet de serre, d’une large part du réchauffement climatique (4),  Le pétrole se tarira un jour !
Lien entre croissance économique (PIB) et consommation d’énergie. Si les dépenses énergétiques de la planète ne représentent, en valeur, que 7 % du PIB mondial, la disponibilité de l’énergie exerce néanmoins une influence prépondérante sur l’ensemble de l’économie.
Depuis des décennies, des relations très étroites ont en effet été observées entre les variations temporelles du PIB et celles de la consommation d’énergie ou de pétrole (5). L’économie ne repose donc pas seulement sur le capital et le travail, mais également sur la disponibilité de l’énergie. Comment dès lors promettre une croissance forte (plus de 2%) si l’énergie vient à se raréfier ou à n’être disponible qu’à un coût prohibitif ?
Le réchauffement climatique est aujourd’hui un fait établi, même si ses origines font l’objet de débats. Comme rappelé ci-dessus, il est attribuable, au moins en bonne part, à l’augmentation régulière et rapide dans la haute atmosphère des gaz à effet de serre (GES) et particulièrement du CO2, augmentation due à l’accroissement d’utilisation des sources d’énergie fossiles carbonées depuis le début de l’ère industrielle.
Sachant que le CO2 accumulé dans l’atmosphère y reste au moins un siècle (6) et que les émissions de GES n’ont cessé d’augmenter d’environ 2% par an depuis 2000, le GIEC (7) préconise avec raison de
réduire rapidement le recours aux énergies fossiles carbonées ou, dit autrement, de « décarbonner » nos économies et nos modes de vie.

– Raréfaction du pétrole.
On découvre de moins en moins de gisements et ceux-ci sont en outre de plus en plus difficiles et coûteux à exploiter. Les réserves dites « prouvées » de la planète sont de l’ordre de 50 ans (8) , les réserves totales, intégrant les sources inaccessibles avec les moyens connus aujourd’hui, étant impossibles à chiffrer. Le pétrole est, depuis le début du 20ème siècle, à l’origine de nombreux conflits armés (quand il ne finance pas directement le terrorisme) et un choc pétrolier majeur n’est pas exclu qui plongerait la planète dans une crise difficile même à imaginer.

QUE FAIRE POUR AVANCER ?
Des engagements pour le climat ont été pris par la COP 21 : ils visent à limiter à 2°C l’élévation de la température d’ici 2100 en réduisant de 40 à 70% (par rapport à 2010) les émissions de GES d’ici 2050,
puis en atteignant une économie quasiment neutre en carbone dans la seconde moitié du 21ème siècle (9).
Des accords français et européens plus contraignants ont aussi été conclus, notamment le Paquet Climat-Énergie 2030. Pour la France, l’objectif est, en 2050, d’avoir divisé par 4 le niveau de GES de 1990.
Les mesures à mettre en oeuvre (en France et en Europe) pour respecter ces engagements sont de deux ordres :
substituer progressivement au charbon, au pétrole et au gaz d’autres sources d’énergie, dites renouvelables.
 réduire fortement les consommations d’énergie en changeant certaines de nos pratiques et en améliorant significativement l’efficacité énergétique.
Développer les nouvelles sources d’énergie.
La terre dispose, en principe, de beaucoup d’énergie dans la mesure où le rayonnement total d’origine solaire, à lui seul, dépasse très largement les besoins de l’humanité et des autres êtres vivants. Le problème est de récupérer l’énergie des différentes sources au plus près des besoins (dans le temps et l’espace) car le transport et le stockage de l’énergie sont difficiles et coûteux. Un problème majeur de ces sources d’énergie est en effet leur intermittence (5) et leur côté en partie imprévisible. Ainsi, l’énergie du vent (éoliennes) est actuellement accessible à des prix raisonnables mais les éoliennes terrestres ne produisent chaque année que 20 à 25 % de leur capacité théorique maximale à cause des périodes sans vent, ou avec vents faibles ou trop violents. Le captage de l’énergie solaire directe passe par les dispositifs photovoltaïques (à rendement faible) et le « solaire thermique » (chauffe-eaux et centrales thermiques solaires) qui, dans les deux cas, ne produisent que le jour. On constate pourtant que ces sources ont des aspects complémentaires positifs, à la fois dans le temps (été pour le solaire, hiver pour le vent) et dans l’espace (sud de l’Europe pour le solaire, nord pour le vent !). L’important est donc :
– d’associer à ces sources irrégulières, des sources de base programmables (centrales thermiques à carburants fossiles ou biomasse, barrages, centrales nucléaires) et ce pendant encore une période qu’il faudra essayer de minimiser, mais qui est difficile à chiffrer aujourd’hui ;
– de développer toutes les formes de stockage de l’énergie permettant de la libérer lorsque les éoliennes ou l’origine solaire sont interrompues. Les solutions efficaces actuellement à l’oeuvre consistent notamment à remonter de l’eau dans les barrages pour l’utiliser au moment des besoins,
comme cela se fait entre l’Allemagne (éoliennes) et la Suisse (barrages) (10). Le recours à l’électrolyse productrice d’hydrogène (utilisé ensuite directement ou pour la production de méthane) fait également l’objet d’études (11).
D’autres sources renouvelables d’énergie existent : la biomasse (bois, agro-carburants lorsqu’ils ne sont pas en compétition avec la production alimentaire), l’énergie hydraulique (barrages), l’énergie marine (hydroliennes, usines marée-motrices) et la géothermie. Ces différentes sources ainsi que les pompes à chaleur (12) ont un rôle à jouer au sein d’un « mix » énergétique mais restent à ce jour limitées en France, face à l’ampleur des besoins.

L’énergie nucléaire, sans être nouvelle, ne peut être passée sous silence dans la mesure où elle occupe, surtout en France, une place prépondérante dans la production d’électricité sans émettre de gaz à effet de serre. On en connaît les risques liés aux possibles déviations d’usage, à certains impacts sur l’environnement et au problème des déchets ultimes légués aux générations futures. L’énergie nucléaire requiert par ailleurs des investissements de long terme et pourrait être confrontée à terme à des problèmes d’approvisionnement dans la mesure où l’Uranium235 utilisé dans les filières actuelles est un nucléide assez rare dans la nature (ressources évaluées à un siècle).

Réduire la consommation d’énergie.
La réduction de la consommation résulte de deux interventions complémentaires : une amélioration de l’efficacité (ex. pour les véhicules automobiles : baisse du nombre de litres de carburant aux 100 km) et une réduction de la consommation de biens ou services (suite de l’exemple précédent : réduction du nombre de kilomètres par an) ; dans ce deuxième cas, le pape François, parmi d’autres, parle de frugalité (13).
Les secteurs les plus consommateurs d’énergie sont les transports et l’habitat. C’est donc là que doivent porter les efforts. Concernant l’habitat, une information claire du public sur ses responsabilités et les incitations qui peuvent l’aider à réduire localement ses consommations est indispensable. On en trouve un bon exemple dans l’édition 2016 déjà citée des Chiffres clés du climat2. Des informations simples et objectives, portées par l’ensemble des médias, sur l’avenir probable de l’énergie aiderait par ailleurs à rendre plus acceptables les investissements à réaliser et les éventuels sacrifices à consentir … sacrifices qui seront d’autant plus lourds que la mise en oeuvre en aura été retardée.
La mise en place d’une stratégie spécifique aux transports est indispensable puisqu’ils constituent en France le secteur où l’énergie est globalement la plus « carbonée », alors même que notre transport ferroviaire est celui qui a le moins recours aux énergies fossiles (14). Ceci revient à encourager toujours plus les transports publics (tram et trains) basés sur l’électricité, ainsi que le ferroutage (délaissé par la SNCF), le covoiturage et la voiture électrique, hybride ou, plus tard, à hydrogène. Enfin, la marche ou l’usage du vélo permettent d’effectuer nombre de déplacements urbains sans consommer d’énergie ! Ils doivent être encouragés, notamment en adaptant la ville.

Et l’Europe dans tout ça ?
Les échanges intra-européens d’électricité sont depuis longtemps une réalité (15). Au-delà des accords européens déjà évoqués sur la maîtrise du climat, une véritable Europe de l’énergie aiderait à résoudre les problèmes de l’intermittence énergétique en développant les techniques complémentaires entre elles (éoliennes, barrages et hydrogène). Elle devrait également porter des investissements de long terme qui attirent peu les financeurs privés et gagnerait par ailleurs à élaborer ses choix énergétiques de façon concertée pour éviter que des décisions unilatérales – telle la décision allemande de « sortir du nucléaire » en risquant de devoir redévelopper les centrales à charbon – n’aient des conséquences fâcheuses sur les pays voisins.

POUR CONCLURE.
Qu’on le veuille ou non, l’humanité sera un jour contrainte de s’appuyer uniquement sur des sources d’énergie renouvelables. Il est donc essentiel de diversifier progressivement le « mix » énergétique en privilégiant les sources non carbonées et les plus exemptes possible de nuisances, sans ignorer les difficultés dues, dans certains cas, à l’intermittence de leur production. Le politique doit, en la matière, retrouver le sens du temps long et rendre lucidement l’avenir souhaitable plutôt que punitif. Nous partageons de ce point de vue le questionnement récemment adressé aux candidats à l’élection présidentielle par une centaine de scientifiques français visant à connaître, entre autres, leurs intentions quant à la transition énergétique.(16)

  1. Les rédacteurs de ce document (Jean-Marie Beauvais, Bernard Leclercq et Bernard Sauveur) sont, depuis 2009, les organisateurs de « Journées de la Création » au cours desquelles sont apportées des informations et témoignages visant à sensibiliser les milieux chrétiens aux questions écologiques, hors de toute position partisane.
    2 La notion de « jour de dépassement », comme celle « d’empreinte écologique », repose sur des calculs complexes s’appuyant sur les surfaces mobilisées pour chaque « service ». Cf. www.footprintnetwork.org/our.work/earth.overshoot.day
    3 Il fait suite à une conférence donnée, le 28 janvier 2017, par Michel Lepetit, à la demande du CEAS 37, sur la transition énergétique.

4 Chiffes-clés 2016 du climat, France et monde. Service de l’observation et des statistiques. Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. et www.i4ce.org
5 Jancovici Jean-Marc, 2012. La transition énergétique certes, mais quelle transition ? www.manicore.com
6 Ferone Geneviève, 2008. 2030 Le krach écologique. Grasset éd., Paris.
7 Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat.

8 http://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/reserves-de-petrole-dans-le-monde
9 http://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/cop21-conference-sur-le-climat-de-paris
10 https://www.strom.ch/fileadmin/user_upload/Dokumente_Bilder_neu/010_Downloads/Basiswissen-Dokumente/27_Centrales_de_pompage_turbinage_fr.pdf
11 Freund Edouard et Lucchèse Paul, 2012. L’hydrogène, carburant de l’après-pétrole ? Technip édit.
12 Les pompes à chaleur récupèrent les calories de l’air ou de l’eau avec un coefficient satisfaisant, 3 à 4 kWh produit par kWh d’électricité dépensé)

13 Pape François, 2015. Encyclique « Laudato si »
14 Lepetit Michel, 2017, communication personnelle.
15 Voir le site : electricitymap.org
16 Liste des signataires et questionnaire disponibles sur www.Science-et-technologie.ens.fr