Jean-Marie Pelt, un regard chrétien sur l’écologie

Botaniste-écologiste et fondateur de l’Institut européen d’écologie (Metz), Jean-Marie Pelt, invite les chrétiens à redécouvrir la beauté de la Création comme chemin vers Dieu. Morceaux choisis de l’interview parue dans la revue Foi et Culture de décembre 2009.
 

OFC : Quel rapport y a-t-il entre la crise actuelle et les défis écologiques ?

Jean-Marie Pelt

Jean-Marie Pelt : On use de la terre en dilapidant le patrimoine. Un patrimoine, en principe, cela rapporte, mais si on « tape dedans », un déséquilibre s’instaure. Il y a cette notion d’empreinte écologique, c’est-à-dire la quantité de patrimoine naturel qu’use un Terrien : 2,7ha, à peu près ; c’est plus que la terre ne peut donner. Elle ne peut donner que les ressources de 2,1ha et l’on est 30 % au-dessus de ce critère depuis les années 80. De plus, le mouvement s’accélère et les clignotants sont au rouge. Cette notion d’empreinte écologique est très parlante parce qu’on réalise que ce sont les pays riches qui sont le plus au-dessus des possibilités de la Terre. Deux pays le sont en particulier : les Émirats Arabes Unis qui n’ont pas de ressources du sol (les ressources du sous-sol ne sont pas intégrées) et les USA. Si tout le monde vivait comme ces deux pays, il faudrait près de cinq planètes pour satisfaire les besoins. Il est impensable, par conséquent, que tous les Terriens puissent vivre à ce niveau d’empreinte écologique. On voit donc que le mode de développement actuel, celui des pays riches, n’est pas possible pour la planète toute entière. La question est donc : comment se fait-il que cela marche encore ? Simplement parce que des pays comme l’Afghanistan ou comme Haïti, qui sont d’une pauvreté extrême, rétablissent à peu près la moyenne. Cela montre aussi l’effroyable manque de justice qui existe aujourd’hui entre le Nord et le Sud. Même entre les pays du Nord, la fourchette des revenus s’élargit toujours plus, alors qu’elle devrait peu à peu se rétrécir. Il y a là un défi que le capitalisme a perdu :la capacité à être un peu équitable.
 

OFC : Que pensez-vous des critiques faites au christianisme en général, par rapport à l’écologie ?

Jean-Marie Pelt : Sur ce point, il y a évidemment la critique de Lynn White qui dit que la crise écologique vient de la manière dont la Genèse a incité les humains à croître et prospérer, au détriment du milieu. Cette critique n’est pas fondée ; je l’ai beaucoup discutée dans mon livre Nature et spiritualité. De toute évidence, l’usure de la Terre est le propre de toutes les sociétés, y compris les moins chrétiennes. Par contre, ce qui m’interroge c’est que le christianisme se soit si tardivement réveillé sur l’écologie. Les protestants y ont été plus sensibles que les catholiques. À l’époque où je créais l’Institut européen d’écologie (1971, à Metz), dans le grand colloque que nous avions organisé, la présence des protestants était importante avec des gens comme Jacques Ellul, Denis de Rougemont, Bernard Charbonneau, etc. Ils furent des éveilleurs du christianisme. Le catholicisme ne réagit que maintenant, réveil tardif qui tient en partie à son idée la plus médiatisée : la préservation de la vie, de son origine à sa fin naturelle. Cette idée a fait oublier que la vie ne vaut que si elle est encore là. Si l’humanité devait se détruire, cette question ne se poserait plus ! Or, cette idée en appelle logiquement une autre : la préservation de la vie globale tout entière, dans laquelle est incluse la vie personnelle. Il y a là un élargissement des concepts qui est d’une extrême importance. Dans le catholicisme nous devons penser la protection de la vie en général. Intervient aussi le fait que le catholicisme occidental a un peu oublié les rapports de l’homme et de la nature. Il faut quand même se souvenir que durant le premier millénaire – et encore aujourd’hui chez les orthodoxes – on dit qu’il y a deux voies pour rencontrer Dieu : l’Écriture Sainte et la beauté de la Création. Cette dernière a été oubliée par le catholicisme au cours du deuxième millénaire et surtout depuis la Renaissance. Avec Descartes et les philosophes, l’homme est devenu « maître et possesseur de la nature ». L’idée de beauté s’est enlisée dans l’Occident chrétien, elle doit être vigoureusement remise en avant. Des monastères, comme celui de La-Pierre-qui-Vire, réagissent en ce sens. Je suis frappé du nombre d’invitations que je reçois de groupes et d’associations catholiques. C’est très récent : le réveil se fait en ce moment. Nous avons, dans l’Est où je suis, deux évêques très engagés sur le thème de l’écologie : Marc Stenger [1], évêque de Troyes, et Jean-Pierre Grallet [2], archevêque de Strasbourg. Je souhaite que cette sensibilité se propage vite au cœur de l’Église catholique car c’est un bon moyen aussi pour elle de rencontrer les préoccupations de notre temps, notamment celles des jeunes. D’un point de vue pastoral, c’est une ouverture très positive.
 

OFC : Faut-il une nouvelle théologie de la nature ?

Jean-Marie Pelt : Absolument. J’ai un ami prêtre, Roger Klaine, qui travaille sur ces questions ; je pense aussi au travail admirable de Jean Bastaire et de son épouse Hélène, aujourd’hui décédée. Leur livre Le chant des créatures [3] est un ouvrage de fond avec des textes de Pères de l’Église. Dans mon livre Nature et spiritualité [4] j’ai, quant à moi, évoqué les grandes spiritualités du monde. Notons aussi que la science peut dériver en une religion : le scientisme. C’est net, dans le monde de la biologie il y a deux « divinités » : l’ADN et le darwinisme. Si l’on n’y prend garde, dans le monde scientifique, le scientisme dur s’installe, matérialiste et athée. Je suis très préoccupé du fait que, pour beaucoup de gens, darwinisme signifie athéisme, association qui a été renforcée par nombre de disciples de Darwin. Il en résulte que quand on enseigne le darwinisme, on postule de facto l’athéisme. Ainsi, tous les jeunes de tous les lycées et universités sont fabriqués athées, par culture. On traite les livres de la Bible, notamment la Genèse, comme les archives de l’histoire, comme des explications aujourd’hui dépassées. On doit dire et redire que les textes sur la Création sont des mythes et qu’il ne faut pas y chercher de vérités scientifiques mais un message spirituel. L’immense majorité des gens, ignorant la vraie portée de ces textes de style mythique, pense que :
• le monde s’est fait tout seul ;
• avec le seul hasard ;
• qu’il faut remiser la Bible dans la cave.
C’est là pour moi une immense préoccupation.
 

OFC : Que faut-il faire ?

Jean-Marie Pelt : Un travail d’explication beaucoup plus important pour indiquer comment il faut lire ces premiers textes de la Bible. Donc, pas de créationnisme, et à cet égard, je renvoie au livre admirable de mon ami Jacques Arnould sur le créationnisme. Il faut, à côté de l’enseignement du darwinisme, dire clairement que la Bible n’est pas un texte scientifique, qu’elle véhicule des représentations d’une époque ancienne, et que l’important est dans le sens spirituel qui s’exprime à travers les représentations qu’elle propose. Il faudrait se rappeler les fables de La Fontaine, ces animaux qui se parlent. Ce sont des images, et l’on ne met pas les fables à la poubelle sous prétexte que les animaux ne se parlent pas. Le sens apparaît à la fin dans la morale de la fable : il faudrait une pédagogie du même ordre dans l’Église. Il y a là un problème majeur, dans tous les sondages on voit que la foi diminue au fur et à mesure que la culture scientifique augmente. Je pense que la confusion qui explique cette évolution a pour une large part son origine dans la biologie avec l’équation darwinisme = athéisme. Celle-ci s’est répandue comme une quasi-religion chez les darwinistes, qui se comportent, à leur manière, comme des croyants. Je ne dis pas que le darwinisme est une erreur, je dénonce la présentation, la croyance qui en fait la clef de tout, qui est réductionniste, scientiste.

Propos recueillis par Guy Coq, philosophe et membre de la revue Esprit. Extrait de l’interview intitulée « La peur, évidemment », parue dans la revue Foi et Culture, décembre 2009.

[1] Écologie et création, sous la direction de Marc Stenger, Parole et Silence, octobre 2008.
[2] Écologie et solidarité, homélie lors de la messe pour la France, 13 juillet 1996, éditions du Cerf.
[3] Jean et Hélène Bastaire, Le chant des créatures, Cerf, 1996.
[4] Jean-Marie Pelt, Nature et spiritualité, Fayard, 2008.
 

Sur le même thème

  • 26 Novembre 2008: Panneaux solaires couvrant le toit de la salle PVI près de la basilique Saint Pierre, Rome, Vatican

    Développement durable

    Nos sociétés sont aujourd’hui confrontées au défi majeur d’imaginer et de mettre en place un développement durable et viable pour les générations présentes et futures. Ce défi appelle une transition radicale au niveau écologique et au niveau sociétal. Les Chrétiens se sentent directement concernés par ce défi et veulent participer à ce grand débat de […]