L’infiniment petit et l’infiniment grand, par Mgr Housset

L’infiniment petit et l’infiniment grand, ou l’atome et les moines, éditorial de Mgr Housset, évêque de la Rochelle et Saintes, le 20 novembre 2010.
 
Le hasard m’a fait vivre, à quelques semaines d’écart, deux évènements qui m’ont marqué. Apparemment, aucune relation entre eux. J’ose pourtant un rapprochement.
 

Une centrale nucléaire

Housset Bernard - La Rochelle Saintes

Comme d’autres visiteurs, muni des autorisations nécessaires, j’ai pénétré dans la centrale nucléaire du Blayais, située près de Bordeaux. Bénéficiant d’un guide compétent, nous avons pu approcher du cœur d’un réacteur qui était à l’arrêt pour être vérifié. Il m’a semblé avoir compris le principe de la production d’électricité, à partir de la chaleur produite par la fission des atomes d’uranium 235. Ce principe est à l’œuvre dans les 19 centrales françaises. Ainsi, est produite environ 82% de notre énergie électrique et une grande partie de notre indépendance énergétique est garantie.

Le travail d’équipe est essentiel pour assurer l’animation, la gestion, la surveillance, la production. A ce niveau élevé de technicité, il ne peut en être autrement. Personne ne peut jouer « perso », chacun est solidaire de tous.

J’ai constaté tous les efforts en faveur du respect de l’environnement et surtout beaucoup de précautions pour assurer la sûreté des installations et la sécurité du fonctionnement. Même si des anomalies et des incidents mineurs ont lieu de temps en temps, un accident majeur, du type Tchernobyl, me parait impossible. La peur est mauvaise conseillère en ce domaine, comme en beaucoup d’autres.

Je sais bien que l’énergie nucléaire a son péché originel avec les bombes atomiques déversées sur Hiroshima et Nagasaki. Il en est ainsi de toutes les réalités humaines, où le meilleur peut côtoyer le pire.

Ce n’est pas une raison pour dénigrer les réalisations positives des progrès techniques, ni mésestimer la grandeur de l’intelligence humaine. Reste la question des déchets nucléaires qui, même si des améliorations ont été apportées, continue de se poser. Des experts en débattent, hésitant entre la solution géologique (stockage en grande profondeur) et « l’entreposage pérennisé » dans des centres sous surveillance permanente. Mais le progrès technique ne va pas s’arrêter. Nous pouvons espérer que, dans les prochaines décennies, des procédés nouveaux permettront de résoudre ce problème sans dégâts à long terme pour l’humanité et la nature.
 

Les moines de Tibhirine

Quelques jours plus tard, j’admirais le film magnifique « Des hommes et des dieux ». Qu’est-ce qui a fait courir les foules ? Sans doute, la beauté et la sobriété des images. La simplicité de l’itinéraire de ces moines, même s’il n’y a pas de suspense pour leur aboutissement, puisqu’il est connu d’avance. Un respect réciproque entre religions différentes.

Plus encore, vraisemblablement, la profonde humanité de ces moines où s’expriment leurs questions et leurs doutes : faut-il rester ou quitter le monastère en se désolidarisant des villageois ? Leur peur devant la mort en raison de la violence des terroristes. Les difficultés et les hésitations pour ne pas succomber aux pressions de ceux-ci ni du pouvoir en place. Les lenteurs à prendre une décision commune qui respecte la liberté de chacun. Au cœur de ces hésitations, leur combat spirituel pour trouver peu à peu la fidélité à leur vocation monastique et leur ajustement au désir de Dieu. Ils recherchent, non pas le martyre, mais le don d’eux-mêmes pour Dieu et pour leurs frères algériens, jusqu’au bout, à la suite du Christ.

Ces moines, qui n’ont aucune envie de mourir, sont ainsi très humains et, en même temps, se laissent peu à peu façonner par Dieu. Ils n’ont rien de héros sûrs d’eux-mêmes et dominateurs. Leurs fragilités ne les empêchent pas de vivre leurs fidélités. Quelle apparente inefficacité, puisqu’ils sont assassinés dans des conditions que l’on ignore encore. Mais quelle surprenante fécondité puisque, quatorze ans après leur mort, ils font parler d’eux et suscitent un immense intérêt ! A l’exemple du père Maximilien KOLBE qui, au camp d’Auschwitz, a donné sa vie à la place d’un autre déporté, alors que l’idéologie nazie triomphait en Europe. Devenu saint, il fait courir les foules, 70 ans après sa mort.

L’existence de ces moines est tout à fait à contre-courant des valeurs dominantes d’aujourd’hui, comme la performance, la rentabilité, le profit à tout prix. Pourtant, le succès du film ne révèle-t-il pas que beaucoup de personnes, malgré les apparences, aspirent à se donner, à rendre service, à être utiles, à développer la fraternité ?
 

Centrale nucléaire et don de soi

Efficacité technique et don de soi, loin d’être incompatibles ou en concurrence, sont nécessaires pour notre authentique développement humain. L’une ne peut pas se passer de l’autre. La technique, lorsqu’elle permet de véritables progrès humanisants. Le don de soi pour une fraternité authentique, car « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime » (Jn 15,13). On peut pratiquer le don de soi dans une centrale nucléaire.

Pascal affirmait dans ses Pensées : « Il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles comme s’il n’y en avait pas de spirituelles. Et d’autres qui n’admirent que les spirituelles comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Car il connait tout cela, et soi, et les corps rien. Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé». (Pascal, Œuvres complètes La Pléiade n°829).
 

+ Bernard Housset
Evêque de La Rochelle et Saintes
20 novembre 2010

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