« Mia madre » de Nanni Moretti

affiche_mia_madreFiche OFC 2016, n°1 de l’Observatoire Foi et Culture sur « Mia madre » (2015), film de Nanni Moretti, par Mgr Pascal Wintzer, Archevêque de Poitiers et Président de l’OFC.

Depuis près de trente ans, Nanni Moretti est sans contexte un des meilleurs, sinon le meilleur cinéaste italien, son dernier film, « Mia madre », ne contredira pas ce jugement.
Dans ses films, il a développé plusieurs thématiques, j’en ai repéré trois : la satire sociale, la vie familiale et l’engagement politique. Ces thèmes sont toujours déclinés à travers des procédés, plus précisément un style qui, lui, est commun à chaque oeuvre : l’autobiographie et la délicatesse d’écriture.
Dans « Mia madre », ce style est bien entendu présent mais ce dernier film conjoint les trois thématiques qui sont précédemment privilégiées par tel film ou tel autre ; on est ici devant, en quelque sorte, un film-somme, mais sans jamais la lourdeur que pourrait laisser entendre un tel qualificatif.

La dimension intimiste et familiale est sans doute celle qui est la plus évidente – elle fut récompensée par la palme d’or attribuée en 2001 à « La chambre du fils ». Ici, une soeur et son frère accompagnent les dernières semaines de vie de leur mère. La délicatesse de Moretti évite heureusement le pathos lié à un tel événement. L’engagement politique est exprimé par l’activité professionnelle de la fille, elle est réalisatrice de film – en quelque sorte un double de Moretti – et développe comme sujet de tournage les conséquences pour les ouvriers du rachat de leur entreprise par un investisseur américain. Quant à la satire, elle est certes exprimée par l’acteur qui incarne ce patron américain, ici interprété par John Turturrro, mais aussi par une multitude de scènes, de répliques, de détails qui placent sur le visage du spectateur davantage de sourires que de larmes.
Le jeu subtil des acteurs permet d’exprimer toute la tendresse de Moretti pour ses personnages, ne manquant cependant jamais de souligner leurs limites, leurs défauts, leurs richesses. C’est cette soeur cinéaste mégalomane et qui le sait, le frère trop parfait, l’ex-mari dépassé, l’acteur hollywoodien jamais sûr de lui, etc. Voici une belle humanité qui ne biaise pas avec ses propres failles et recherche simplement l’honnêteté.
Alors que j’allais voir ce film de Moretti avec quelque réserve, je le préfère de beaucoup dans « Journal intime » (qui demeure pour moi son meilleur film) que dans « La chambre du fils », je reconnais volontiers son grand art dans « Mia madre ».
Dans ce monde qui pense que pour dire les choses il faut les affubler de clignotants et de surtitres, sans parler de cette 3D dont on peine à mesurer les avantages en dehors d’une image assombrie et d’un mal de tête à l’issue de la séance… et combien de films ne prennent-ils pas leurs spectateurs pour des esprits faibles incapables de saisir la moindre expression de second degré, Nanni Moretti fait toujours le pari de la subtilité et de l’intelligence. On comprend dès lors sa révolte et sa colère face à la vulgarité d’un Berlusconi (« Le caïman »), dont heureusement on peinerait à trouver quelque équivalent en France ! Il lui préférera naturellement un pape qui doute et qui erre dans les rues de Rome (« Habemus papam »).
Ceci fait évidemment de lui un cinéaste de l’espérance, la mère mourante, qui fut universitaire et latiniste, l’incarne avec élégance, ainsi que l’exprime la dernière réplique du film : alors qu’on l’interroge sur ce qui occupe sa pensée, elle répond : « demain ».
Soulignons enfin que lors du festival de Cannes 2015, Nanni Moretti reçut pour « Mia madre » le prix du jury oecuménique.

Mgr Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers

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