« Marie Heurtin » de Jean-Pierre Améris

affiche_marie_heurtinIl a fallu que je quitte Poitiers et profite de la liberté que donnent les jours qui suivent Noël pour découvrir, sur les écrans rouennais, le film Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris. Je reconnais que, méfiant – et c’est un tort – au regard des oeuvres jouant sur la sensibilité j’avais résisté à aller voir ce film.
Comment je m’y attendais, j’ai été ému… mais aussi très favorablement impressionné par ce film simple et beau. Je rappelle qu’il montre l’engagement d’une religieuse pour permettre à une jeune fille, sourde, muette et aveugle, considérée comme une « enfant sauvage », de parvenir à entrer en relation.

Le film rapporte ce qui se passa à Larnay, à la fin du XIXe siècle, grâce aux Soeurs de la Sagesse.
Toujours aujourd’hui, à Larnay et ailleurs, en fidélité à l’engagement d’une religieuse et de sa communauté, des personnes sourdes, muettes et aveugles sont initiées à entrer en communication et en relation, grâce à la langue des signes véhiculée par le contact des mains.

Je retiens plusieurs choses de ce film. D’abord la richesse de communication qui est à notre disposition et que nous n’exploitons pas. Soeur Marguerite n’a pas appris à Marie à entendre, à voir ou à parler, mais elle lui a appris à sourire et à être en paix, elle l’a aidée à sortir de son enfermement, et elle a aussi appris d’elle à entendre les êtres et les choses par d’autres moyens que par la parole et le regard. Elle a aidé Marie à s’attacher à elle, à ne pas la craindre, ni les autres personnes qui la sortaient de chez ses parents et de sa maison, mais Soeur Marguerite a aussi appris à Marie à la quitter, à se passer d’elle, à continuer à vivre au-delà de sa mort. Soeur
Marguerite, jouée avec tant de grâce par Isabelle Carré, mais cela n’étonnera pas de la part de cette actrice, devra aussi apprendre à quitter celle pour qui elle s’est tant donnée.

La mère supérieure de la communauté, excellente Brigitte Catillon, est aussi un beau personnage qui sait exercer son autorité et prendre en compte la passion de la jeune Soeur Marguerite. Lorsque cette dernière est au terme de sa vie – on apprendra qu’elle est tuberculeuse – elle l’aide à accepter de partir : « On croit que la consécration nous aide à mourir ; certains donnent le change, mais comment vivre sereinement, nous sommes en révolte ; en révolte contre le mal, contre l’injustice, contre le monde, contre nous-même aussi. » (Je cite ce dialogue de mémoire). C’est en effet cette force qui conduit soeur Marguerite : elle ne se résigne pas à ce que Marie
demeure enfermée du fait de ce à quoi son handicap conduit ceux qui la rencontrent.

N’est-ce pas la grandeur de la vie consacrée, et des congrégations féminines en particulier ? Si des femmes ne s’étaient pas révoltées, les filles auraient-elles été instruites, les malades soignés, le catéchisme dispensé ?
Le film de Jean-Pierre Améris montre un exemple parmi tant d’autres de ce qu’ont accompli des disciples du Seigneur refusant de se résigner à ce que le sort, la nature, le destin, les castes, que sais-je encore, assignent comme sort à chacun.
La foi chrétienne alors qu’elle rappelle à chacun qu’il ne doit pas sa vie à lui-même, qu’il la reçoit de Dieu, de ses parents, de son histoire, de sa culture, et de tant d’autres conditionnements dont chacun doit parvenir à reconnaître qu’ils sont des chances, affirme dans le même moment que la vie et même le salut dépendent aussi de nous.
Jusqu’au XIXème siècle, elles ont été nombreuses les filles des pays d’Europe à entrer dans les congrégations religieuses ; elles y trouvaient une vie professionnelle, une liberté par rapport aux héritages et à la naissance, de vraies responsabilités. Celles qui étaient en révolte donnaient un sens à leur combat.
Cela est-il encore possible dans une « Europe grand-mère », ainsi que la désigne le pape François ? L’Europe ne s’est-elle pas habituée à son sort, soit endormie dans le confort, soit résignée à sa mort spirituelle ?

C’est vrai, dans les pays du sud les choses sont autres ; j’ai ainsi vu un salésien, évêque à Madagascar, tout donné pour ce pays où il oeuvre à… l’éducation des enfants et des jeunes. Pourtant, même chez nous, il y a toujours des oubliés, comme le fut Marie Heurtin, des laissés pour compte, des inutiles. Aujourd’hui toujours des militants, des associatifs, dont beaucoup de chrétiens, se donnent et acquièrent des compétences pour leur dire et leur montrer qu’ils ont leur place et leur nécessité dans la société. Loin d’entretenir dans l’assistanat, il s’agit de permettre de trouver ses capacités et le prix de sa vie ; la grandeur d’un peuple se mesure à place qu’il reconnaît
aux plus fragiles.
« Nous tous, les chrétiens, petits mais forts dans l’amour de Dieu, comme saint François d’Assise, nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons » Pape François, Evangelii gaudium, n° 216. J’aimerais que des vocations consacrées naissent davantage de ces besoins et de ces engagements.

Mgr Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers et Président de l’Observatoire Foi et Culture (OFC)

Fiche OFC 2015, n°1

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