« Le triple défi du dialogue islamo-chrétien » par le cardinal Jean-Louis Tauran

Cardinal Jean-Louis Tauran president conseil pontifical dialogue interreligieux largeur

Intervention du cardinal français Jean-Louis Tauran, Président du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, lors d’une conférence sur le dialogue islamo-chrétien, après le premier séminaire du forum catholique-musulman, qui s’est tenu au Vatican (4-6 novembre 2008).

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut rappeler que tout commence avec la leçon magistrale du pape Benoît XVI à l’Université de Ratisbonne le 12 septembre 2006, le pape y traitait des rapports entre religion et violence, condamnant de façon claire et motivée la violence exercée au nom de la religion. L’Islam n’est abordé que dans trois paragraphes. Le pape cite des critiques fortes formulées par un empereur byzantin du XIVe siècle qu’il désapprouve, les qualifiant d’« abruptes » et d’« une rudesse assez surprenante » pour conclure que « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu ». Une traduction approximative de ce texte pontifical très élaboré et diffusé précipitamment par la presse sans précision entraîna de vives réactions dans le monde politique et religieux, plutôt négatives dans les pays musulmans, plutôt positives dans le monde occidental qui a pris la défense du pape au nom de la liberté d’expression et du dialogue interreligieux.
 
La Lettre des 138
Dès le 13 octobre 2006, 38 leaders et intellectuels musulmans et, un mois après, 138 chercheurs universitaires, hommes de religion et intellectuels musulmans ont adressé une lettre au pape et à d’autres chefs religieux chrétiens, exprimant leur mécontentement. Le Cardinal Secrétaire d’État, Tarcisio Bertone répondit en exprimant entre autres, la disponibilité du pape Benoît XVI à recevoir une délégation des signataires tout en souhaitant que s’engage un dialogue entre eux et des institutions catholiques œuvrant dans le domaine du dialogue. Outre le CPDI (Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux), les noms du PISAI (Institut Pontifical pour les Études Arabes et Islamiques) et celui de l’Université Pontificale Grégorienne furent avancés.
 
Une rencontre interreligieuse à Madrid
Au mois de juillet 2008, une rencontre interreligieuse a réuni chrétiens, bouddhistes, hindous… à l’invitation du roi d’Arabie Saoudite, à Madrid. Une déclaration finale commune a permis au participant d’affirmer ensemble que :
– ils croient en un Dieu unique ;
– ils reconnaissent l’unité du genre humaine ;
– ils refusent l’idée d’un clash des civilisations ;
– ils considèrent que tous les habitants du monde sont responsables de la sauvegarde et des ressources de la planète
– il attribue un rôle fondamental à la famille fondée sur l’union d’un homme et d’une femme ;
– ils sont conscients de la nécessité de transmettre aux jeunes générations leurs valeurs morales.

Malheureusement, aucune référence à la liberté religieuse n’a été possible.


1er Forum Catholique-Musulman

Le résultat fut le Forum catholique-musulman qui s’est tenu au Vatican au début du mois de novembre 2008 et qui a permis la célébration du 1er séminaire de ce même Forum avec 24 participants de chaque côté, outre 6 observateurs chrétiens et 6 musulmans. Le thème était porteur de nouveauté : « Amour de Dieu, amour du prochain dans le christianisme et dans l’islam ». La rencontre s’est terminée par un communiqué commun qui, entre autres, affirme :
– que l’homme et la femme ont la même dignité et les mêmes droits ;
– la possibilité de pratiquer sa religion en privé et en public ;
– le respect dû aux symboles et aux pratiques propres à toutes religions ;
– la condamnation de l’utilisation de la religion pour justifier le fondamentalisme ou le terrorisme.

Chrétiens et musulmans ont finalement décidé de donner une suite à ce premier séminaire : dans deux ou trois ans un second séminaire se tiendra probablement en Jordanie, pays indiqué par nos partenaires musulmans.

Nouvelle étape dans les relations avec l’Islam
On peut aussi dire que la « Lettre des 138 » (devenue aujourd’hui une lettre signée par plus de 250 personnalités musulmanes) a créé une sorte de dynamique qui a vivifié le dialogue.

Beaucoup d’importance a été accordée à cette « Lettre ouverte des 138 » leaders, adressée aux chefs religieux chrétiens. En réalité il s’agit d’une nouvelle étape dans un dialogue qui a commencé il y a plus de 1400 ans ! Toutefois, on doit reconnaître que cette lettre ouverte contient des nouveautés :
– c’est la première fois que les musulmans prennent une initiative de ce type de dialogue (jusque là les catholiques étaient le moteur du dialogue islamo-chrétien) ;
il s’agit d’un texte non polémique qui fait appel à la raison et au sens de l’histoire ;
– les références bibliques sont empruntées à notre Bible ;
– le thème « amour de Dieu amour du prochain dans le christianisme et dans l’Islam » est un thème théologique. C’est peut-être là la grande nouveauté de cette Lettre : l’acceptation par les musulmans d’aborder un thème théologique et, deuxième nouveauté, la préoccupation des organisateurs musulmans d’avoir la plus large représentation musulmane possible, tant du point de vue des confessions musulmanes (sunnites et chiites) que de leur distribution géographique.

Tout récemment, en Jordanie, du 18 au 20 mai 2009, le Royal Institute for Inter-Faith Dialogue a permis une réflexion sur le thème « religions et société civile ». Nos amis musulmans ont affirmé avec nous la nécessité que la liberté de religion ne peut être effective que dans un régime démocratique.

La balle est maintenant dans le camp de nos partenaires musulmans qui doivent organiser et proposer le thème de la prochaine réunion.
 

Les « espaces de dialogue » du CPDI avec le monde musulman

Je voudrais saisir ainsi l’occasion qui m’est offerte pour présenter les divers espaces de dialogue en cours qui permettent au CPDI et certains partenaires musulmans de se rencontrer régulièrement. La majorité de ces rencontres se déroulent avec des partenaires arabes du Moyen Orient :
– avec la World Islamic Society de Lybie depuis 1976 ;
– avec l‘International Islam Forum for Dialogue d’Arabie Saoudite depuis 1995 ;
– avec le Comité permanent de l’université Al-Azhar du Caire depuis 1985 ;
– avec le Royal Institute for Interfaith Studies de Jordanie, depuis 1999 ;
– avec le Doha International Center for Dialogue, depuis 2006.

Tout cela pourrait donner à penser que les musulmans du Moyen-Orient jouissent auprès du Vatican d’une sorte de privilège. Or, il faut rappeler que les musulmans non-arabes représentent 80% du chiffre total des croyants de l’Islam. En réalité, nous avons des réunions régulières également :
– avec le Centre pour le dialogue interreligieux qui dépend de l’Islamic Culture Relations Organisation de Téhéran ;
– avec le Congress of Leaders of World and Traditional Religions du Kazakhistan.

Il faudrait aussi mentionner une déclaration signée avec la Turquie le 25 avril 2002, mais qui attend toujours d’être mise en application.

La semaine prochaine, je me rendrai en Indonésie pour établir des partenariats avec les musulmans de cette partie de l’Asie. J’espère montrer ainsi que, pour nous, toutes les religions – ou plutôt tous les croyants – ont la même dignité.

Toujours dans le cadre de ce dialogue régulier et structuré avec les musulmans, mention doit être faite de l’envoi, chaque année, d’un message que le Président du CPDI adresse aux musulmans à l’occasion du Ramadan. Enfin, il est opportun de signaler que le dialogue interreligieux étant une activité de nature religieuse, le pape Paul VI a érigé, le 22 octobre 1974, une instance catholique de concertation, la Commission pour les rapports religieux avec les musulmans.

Comment vivre le dialogue

Dans ce nouveau climat quelle forme concrète peut prendre le dialogue islamo chrétien ?

Il est certain que le monde chrétien et le monde musulman sont confrontés au phénomène de la mondialisation, bonne en soit mais qui donne lieu à un phénomène de globalisation tendant à niveler les différences culturelles et religieuses et à un phénomène de fragmentation qui conduit aux crispations identitaires. Cela n’empêche pas, bien au contraire les chrétiens et les musulmans de s’unir pour :
– promouvoir une certaine qualité de l’humain : l’homme ne se définit pas en terme de besoins et d’échanges mais par une ouverture à une altérité transcendante ;
– livrer ensemble le combat pour le respect de la vie, pour la justice, la promotion des droits de l’homme, la sauvegarde de la création, l’attention aux plus défavorisés ;
– être aux avant-postes avec ceux qui préparent l’avenir de la planète par la maîtrise du créé.

Parce que nous croyons au Dieu créateur, chrétiens et musulmans savent que le dessein de Dieu c’est la réussite de la création, gérée par des hommes qui collaborent avec Dieu en vue de la rendre habitable.

Le dialogue interreligieux est donc devenu, si je peux m’exprimer ainsi, à la mode dans la mesure où, pour des raisons que nous connaissons tous, les religions font désormais partie du dialogue public ou plutôt les croyants, car ce ne sont pas les religions qui dialoguent mais leur adeptes. Or bien souvent ceux qui pratiquent ce dialogue n’ont pas une idée très précise de sa nature et de son but. Le dialogue interreligieux repose sur des rapports de confiance entre adeptes de religions diverses en vue de se connaître, de s’enrichir mutuellement et de considérer comment ensemble coopérer au bien commun. Il ne s’agit pas de renoncer à sa propre foi. Il s’agit de se laisser interpeller par les convictions d’autrui, d’accepter de prendre en considération des arguments différents des miens ou de ceux de ma communauté.

Mais alors quelles sont les motivations qui poussent les catholiques à pratiquer le dialogue interreligieux ? J’en vois trois :
– nous sommes tous créatures d’un même Dieu, donc frères et sœurs ;
– Dieu est à l’œuvre dans toute personne humaine qui, déjà par l’usage de la raison, peut pressentir l’existence du mystère de Dieu ;
– Nous devons tous nous efforcer chaque jour de notre existence de nous rapprocher de Dieu et, pour cela, nous devons nous aider les uns les autres à approfondir le sens de la vie et nous purifier.

Le fondement du dialogue interreligieux n’est donc pas un ensemble d’affirmations théoriques ni même une série de valeurs, mais bien la condition humaine.

Motivations, conditions et modalités du dialogue interreligieux
Quelles sont donc alors les conditions d’un dialogue interreligieux fécond ?
– avoir une idée claire de sa propre religion ;
– être humble (reconnaître les erreurs d’hier et d’aujourd’hui) ;
– reconnaître les valeurs de l’autre (il n’est pas nécessairement un ennemi) ;
– partager les valeurs que nous avons en commun.

Quelles sont les modalités selon lesquelles se réalise un tel dialogue ? On peut en dénombrer quatre :
– dialogue de la vie (relations humaines spontanées) ;
– dialogue des œuvres (collaborations au bien commun, volontariat) ;
– dialogue théologique (entre spécialistes) ;
– dialogue des spiritualités.

Vous voyez comment le dialogue interreligieux n’est autre que ce long pèlerinage vers la vérité qu’accomplissent tous les croyants et les chercheurs de l’Absolu. Il s’agit, comme l’a dit le pape Benoît XVI, de « scruter le mystère de Dieu à la lumière de nos traditions religieuses respectives » pour discerner les valeurs capables d’illuminer les hommes et les femmes de tous les peuples, quelque soient leur cultures ou leur religions… Nos traditions religieuses, continue le pape, insistent toutes sur le caractère sacrée de la vie et sur la dignité de la personne humaine… Avec tous les hommes de bonne volonté, nous aspirons à la paix et pour cela, je le répète avec insistance, la recherche et le dialogue interreligieux et interculturel ne sont pas une option mais une nécessité de notre temps. (Discours aux membres de la Fondation pour le dialogue interreligieux et interculturel, 1er février 2007).
 

Doctrine et documents de l’Eglise catholique

L’Église catholique est la seule à posséder sur le sujet une doctrine précise avec une doctrine et des documents pertinents.

Un catholique reconnaît que :
1. Dieu est à l’œuvre dans toute personne humaine : « le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme, en venant dans le monde » (Jn 1, 9).
2. On peut trouver des signes de la vérité révélée par le Christ dans les autres religions. Ils sont comme des pierres d’attente. Nous nous souvenons de ce que nous lisons dans Nostra aetate : « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions ; elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes » (N° 2).

Mais, en même temps, tout catholique reconnaît que pour lui le Christ est la voie la vérité et la vie (cf. Jn 14, 6) et l’Église catholique est la voie ordinaire du salut. Il s’agit d’être fidèle à soi même. Dans le dialogue interreligieux, on ne met pas sa foi entre parenthèses, ce qui implique une connaissance de sa propre tradition. Le dialogue n’est pas une stratégie ou un moyen pour convertir, bien qu’un tel dialogue puisse favoriser la conversion. Le dialogue, pour être sincère, doit être mené sans arrière-pensée.

Nos réflexions, rencontres et initiatives constituent un apport particulièrement positif pour nos sociétés qui si souvent se sont organisées sans Dieu, parfois contre lui. Les croyants peuvent offrir à leurs compagnons d’humanité, en particulier aux responsables des sociétés, des valeurs susceptibles de contribuer à l’harmonie des esprits, à la rencontre des cultures et à la conservation du bien commun. Cette coopération entre autorités politiques et croyants existe déjà et les grandes religions jouent un rôle important au niveau caritatif, culturel et dans les médiations sociales.

Ceci dit, il n’en demeure pas moins vrai que de graves difficultés subsistent :
– les responsables musulmans les plus éclairés ne parviennent pas à faire admettre à leurs coreligionnaires le principe de la liberté de changer de religion selon sa conscience ;
– Le climat nouveau que nous expérimentons au niveau des élites, n’a pas encore pénétré la base de la société ;
– Aucun signal positif de la part de l’Arabie Saoudite n’a été donné en ce qui concerne la possibilité d’obtenir un local pour la célébration de la messe dominicale.

Mais je suis persuadé qu’il faut continuer à se rencontrer pour écouter, comprendre et suggérer des accommodements concrets et modestes qui puissent ouvrir la voie à des discussions à la fois plus concrètes et plus profondes.

Un triple défi

Il m’apparaît que Chrétiens et Musulmans doivent relever ensemble un triple défi :
– le défi de l’identité : savoir et accepter ce que nous sommes nous-mêmes ;
– le défi de l’altérité : nos différences sont sources d’enrichissement, il existe un droit à la différence ;
– le défi de la sincérité : les croyants ne peuvent pas renoncer à proposer leur foi, mais ils doivent le faire dans les limites du respect et de la dignité de chaque être humain.

L’histoire comme les religions enseignent qu’il n’y a qu’un seul avenir possible : l’avenir partagé. On le construit en famille, à la synagogue, à l’église, à la mosquée, dans les temples… Mais tout commence par un regard, une oreille attentive, une intelligence aux aguets, une main tendue et un cœur accueillant, comme l’a si bien suggéré un théologien protestant d’origine croate, Miroslav VOLF, de l’Université de Yale (USA).

Je lui laisse le mot de la fin :
« En embrassant, j’ouvre les bras pour créer un espace en moi, mais pour l’autre. Les bras ouverts montrent que je ne veux pas seulement rester isolé et que j’adresse une invitation à l’autre à venir se sentir chez lui, chez moi. Dans une étreinte mutuelle personne ne reste intact, parce que chacun enrichit l’autre et cependant tous les deux restent eux-mêmes » (Exclusion and Embrace : Otherness and Reconciliation).

Source : Site du diocèse de Lyon
NB : Les titres et intertitres sont de la rédaction

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