Les commentaires
de Marie-Noëlle Thabut

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 28 juin 2015


PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse 1, 13 – 15 ; 2, 23 – 24

1, 13 Dieu n’a pas fait la mort,
il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants.
14 Il les a tous créés pour qu’ils subsistent ;
ce qui naît dans le monde est porteur de vie :
on n’y trouve pas de poison qui fasse mourir.
La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre,
15 car la justice est immortelle.
2, 23 Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité,
il a fait de lui une image
de sa propre identité.
24 C’est par la jalousie du diable
que la mort est entrée dans le monde ;
ils en font l’expérience
ceux qui prennent parti pour lui.


DIEU A CREE L’HOMME POUR L’INCORRUPTIBILITE
Le début du Livre de la Sagesse fait penser au Livre de la Genèse ; l’un et l’autre commencent par une longue réflexion sur la destinée humaine : onze chapitres dans la Genèse, cinq dans la Sagesse ; écrits à des époques différentes, dans des styles également très différents, ils abordent néanmoins tous les deux les mêmes problèmes, ceux de la vie et de la mort, ceux de la relation des hommes avec Dieu. C’est exactement notre thème d’aujourd’hui.
D’un côté comme de l’autre, les auteurs sont des Juifs nourris de toute l’expérience religieuse et de la méditation du peuple de l’Alliance ; mais l’un comme l’autre sont au contact du monde païen, et soucieux de préserver l’intégrité de la foi juive. Une foi dont la première caractéristique est peut-être bien l’optimisme. L’affirmation du livre de la Sagesse « Ce qui naît dans le monde est porteur de vie » est une variante du constat de la Genèse « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1, 31). Et ce que nous avons entendu ici « Dieu a fait de l’homme une image de sa propre identité » est une copie de la phrase célèbre de la Genèse « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa. »
Phrase célèbre ? Sûrement, mais en tirons-nous toutes les conséquences ? Si réellement, Dieu nous a faits à son image, alors nous sommes des vivants, faits pour vivre éternellement. D’ailleurs il suffisait de lire la phrase en entier : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. »
Mais alors, Dieu aurait-il échoué ? Certainement pas, seulement, il a pris le risque de nous créer libres. Libres de nous ranger dans le parti de la mort, comme dit le texte : pas la mort biologique, s’entend, simple transformation de la chrysalide en papillon ; mais la mort dont parle la Bible, la mort spirituelle, séparation d’avec Dieu. « Ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui. »
Les cinq premiers chapitres de la Sagesse opposent précisément les justes et les impies : les justes, ce sont ceux qui vivent dès ici-bas et pour toujours de la vie de Dieu ; et les impies, ceux qui se sont rangés du côté de la mort, c’est-à-dire ceux qui dès ici-bas, malgré les apparences, ne sont déjà plus des vrais vivants, car ils sont loin de Dieu.
Pour prendre une autre image, les justes sont ceux qui vivent de l’Esprit de Dieu, les impies, ceux qui ne se laissent plus mener par lui.
(§ ajouté pour KTO) Lorsque le deuxième récit de Création dans le livre de la Genèse raconte que Dieu insuffla dans les narines de l’homme, le souffle de vie, et qu’à ce moment-là, l’homme devint un être vivant, il suggère bien que nous sommes faits pour vivre suspendus au souffle de Dieu. Nous en détourner, c’est nous ranger dans le parti de la mort.
L’auteur du livre de la Sagesse veut évidemment encourager ses lecteurs à se ranger dans le parti de Dieu, pour reprendre son expression.
Le psaume 1 met en musique cette opposition entre les justes et les impies : « Heureux l’homme qui ne prend pas le parti des méchants, ne s’arrête pas sur le chemin des pécheurs et ne s’assied pas au banc des moqueurs, mais qui se plaît à la loi du SEIGNEUR et récite sa loi jour et nuit…. Il est comme un arbre planté près des ruisseaux : il donne du fruit en sa saison et son feuillage ne se flétrit pas ; il réussit tout ce qu’il fait… Tel n’est pas le sort des méchants : ils sont comme la balle que disperse le vent. Lors du jugement, les méchants ne se lèveront pas, ni les pécheurs au rassemblement des justes. Car le SEIGNEUR connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perd. »
Notre auteur du Livre de la Sagesse connaissait bien ce psaume ; d’autre part, il tenait certainement beaucoup à rappeler ces vérités réconfortantes à ses contemporains.
Car ils étaient en posture difficile et, pour l’heure, tout semblait profiter aux impies, traduisez les païens. Sans qu’on puisse préciser la date exacte, on sait au moins que le livre de la Sagesse a été écrit à Alexandrie, vers 50 ou même 30 av.J.C., pour des Juifs, bien sûr, affrontés à la culture grecque c’est-à-dire païenne. Si l’auteur intitule ses écrits « Livre de la Sagesse de Salomon », (alors que Salomon est mort depuis neuf cents ans), c’est qu’il s’inscrit bien dans la lignée du Judaïsme. Il s’agit pour lui de donner des arguments à ses frères dans la foi juive, face aux raisonnements des païens.

NOTRE VIE PRESENTE EST SEMENCE D’ETERNITE
Le problème ici posé est celui de l’attitude à adopter devant la mort : les Juifs, depuis toujours, savent aussi bien que les Grecs que la mort est inéluctable ; mais dans la foi, ils en tirent de tout autres conséquences. Car il y a deux attitudes possibles : ou bien, et c’est l’attitude des païens, goûtons l’heure présente, faisons tout ce qui nous plaît, de toute manière, tout sera d’ici peu effacé.
Notre auteur traduit ainsi leur pensée au début du chapitre 2 : « Ils se disent entre eux avec de faux raisonnements : Elle est courte et triste notre vie ; il n’y a pas de remède quand l’homme touche à sa fin et personne, à notre connaissance, n’est revenu de l’Hadès (la mort)… Eh bien, allons ! Jouissons des biens présents et profitons de la création comme du temps de la jeunesse, avec ardeur. » (Sg 2, 1… 6).
Les Juifs ont une autre foi, une autre attitude ; pour eux, notre vie présente est déjà semence d’éternité : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. » Peut-être la vie sur terre ne récompense-t-elle pas toujours ceux qui ont bien agi, mais Dieu qui est l’infiniment juste finira bien par faire justice. Ce texte très tardif, le dernier de tout l’Ancien Testament, couronne la méditation juive de plusieurs siècles sur le problème de la rétribution : face à l’injustice apparente de l’existence (où l’on voit des innocents mourir sans consolation), le croyant affirme que « la justice est immortelle ».
Oui, les païens se trompent : « Leur perversité les aveugle et ils ne connaissent pas les secrets desseins de Dieu, ils n’espèrent pas de récompense pour la piété, ils n’apprécient pas l’honneur réservé aux âmes pures. » (Sg 2, 21-22).
Traduisez « Mes frères, tenez bon, Dieu saura vous récompenser. »
Reste la dernière phrase : « La mort est entrée dans le monde par la jalousie du diable, et ceux qui se rangent dans son parti en font l’expérience. » Il ne peut s’agir de la mort biologique, car tous, croyants ou païens, en feront l’expérience, un jour ou l’autre. Il s’agit de la mort spirituelle, la privation de Dieu : pour l’auteur du livre de la Sagesse, la résurrection n’était promise qu’aux justes ; il pensait encore que les païens, eux qui se sont rangés dans le parti de la mort, c’est-à-dire contre Dieu, ne connaîtront pas la résurrection.
Il faudra attendre la venue du Christ, offert « pour la multitude » pour que nous découvrions la foi en la résurrection promise à tous, car, comme le dit Saint Jean « Dieu est plus grand que notre coeur ».


PSAUME – 29 (30), 2-4. 5-6ab. 6cd. 12-13

2 Je t’exalte, SEIGNEUR, tu m’as relevé,
tu m’épargnes les rires de l’ennemi.
4 SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

5 Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
6 Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir viennent les larmes,
mais au matin les cris de joie.
12 Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie.

13 Que mon coeur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi,
et que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu,
je te rende grâce !


LA PARABOLE DU PUITS
Le psaume 29/30 est très court, il ne comporte que treize versets (dont six seulement sont retenus par la liturgie de ce dimanche) ; mais il faut connaître l’histoire sous-jacente dans son entier pour mieux le comprendre ; la voici :
Imaginez quelqu’un qui est tombé au fond d’un puits : il a crié, supplié, appelé au secours… il donnait même des arguments pour qu’on lui vienne en aide (du genre je vous serai plus utile, vivant que mort !) ; apparemment, il y avait des gens qui n’étaient pas mécontents de le voir dans le trou et qui ricanaient… mais il continuait à appeler au secours : quelqu’un finirait bien par avoir pitié… et quelqu’un a entendu ses appels, quelqu’un est venu le délivrer, l’a tiré de là comme on dit. Ce « quelqu’un », il faut l’écrire avec une majuscule, c’est Dieu lui-même. Une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme explose de joie ! « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse. Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles, rendez grâce en rappelant son nom très saint. »
En réalité, comme toujours dans les psaumes, il y a deux niveaux de lecture : l’histoire qu’on nous raconte est celle d’un individu tombé dans un puits ; mais ce n’est qu’une parabole ; plus profondément, c’est le peuple tout entier qui parle, ou plutôt qui chante, qui explose de joie au retour de l’Exil à Babylone… comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre… et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas. Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir… Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance…
Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours (malheureusement, nous n’entendons pas ces versets ce dimanche) : « J’ai crié vers toi, SEIGNEUR, j’ai supplié mon Dieu… Ecoute, SEIGNEUR, pitié pour moi ! SEIGNEUR, viens à mon aide !… » (versets 9 et 11). Dans sa prière, il n’hésitait pas à employer tous les arguments, par exemple du genre « tu seras bien avancé quand je serai mort »… parce que, quand ce psaume a été écrit, on ne croyait pas en la Résurrection : on imaginait que les morts étaient dans un séjour d’ombre, le « shéol » où il ne se passe rien. Alors on disait à Dieu : « A quoi te servirait mon sang (c’est-à-dire ma vie) si je descendais dans la tombe ? La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ? » (verset 10).

LE RETOUR DE L’EXIL
Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse… » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : car le peuple était comme un condamné à mort, on le croyait bien rayé de la carte ; quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant.
Quand nous lisons ces versets, aujourd’hui, après vingt siècles de foi chrétienne, nous sommes tentés d’y lire une allusion à la Résurrection. Mais ce serait un anachronisme. A l’époque du retour d’Exil, on ne pensait pas encore à la possibilité d’une résurrection individuelle. D’autres textes bibliques, la vision d’Ezéchiel des ossements desséchés, par exemple, sont écrits dans le même esprit : la restauration du peuple, le retour d’exil est décrit en termes de résurrection.
Plus tard, beaucoup plus tard, au deuxième siècle av.J.C. (vers 165) quand la foi biblique aura franchi le pas décisif et accueilli la révélation de la foi en la résurrection, ces textes seront relus et on leur découvrira une profondeur nouvelle. Aujourd’hui, quand nous lisons ce psaume ou bien la prophétie des ossements desséchés d’Ezéchiel, nous nous disons « quand ces auteurs employaient des images de résurrection, ils ne pensaient qu’au peuple, mais ils ne croyaient pas si bien dire : ces images sont vraies aussi au plan individuel. »
« Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie »… Désormais, pour tous ceux qui croient à la résurrection, Juifs et Chrétiens, cette dernière phrase a pris un sens nouveau. On pourrait en dire autant de bien d’autres phrases de la Bible qui prennent un sens nouveau, au fur et à mesure de l’avancée de la foi juive au long des siècles.
On peut en dire autant également du mot « Alleluia »… A l’origine il traduisait seulement la joie et l’allégresse de la sortie d’Egypte, ce qui était déjà considérable. Voici le commentaire des rabbins sur « l’Alleluia » : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la Rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alleluia ! » Evidemment, aujourd’hui, nous pouvons le chanter avec plus de conviction encore en pensant à la résurrection du Christ et à la nôtre.
Je reviens à notre psaume : il y a la joie, certes, et c’est celle du retour d’exil, on l’a vu. Mais il y a également beaucoup d’allusions à la période terrible et cette expression étonnante : « Sa colère ne dure qu’un instant ». De quelle colère s’agit-il ? Celle de Dieu, bien sûr. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de ses péchés. La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à L’Alliance : « Que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu, je te rende grâce ! »


DEUXIEME LECTURE – 2ème lettre aux Corinthiens 8, 7. 9. 13-15

Frères,
7 puisque vous avez tout en abondance :
la foi, la Parole, la connaissance de Dieu,
toute sorte d’empressement et l’amour qui vous vient de nous,
qu’il y ait aussi abondance dans votre don généreux !
9 Vous connaissez en effet le don généreux
de notre Seigneur Jésus Christ :
lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous,
pour que vous deveniez riches par sa pauvreté.
13 Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne
en soulageant les autres,
il s’agit d’égalité.
14 Dans la circonstance présente,
ce que vous avez en abondance comblera leurs besoins,
afin que, réciproquement, ce qu’ils ont en abondance
puisse combler vos besoins,
15 et cela fera l’égalité,
comme dit l’Ecriture à propos de la manne :
« Celui qui en avait ramassé beaucoup n’eut rien de trop,
celui qui en avait ramassé peu
ne manqua de rien.


APPRENDRE A PARTAGER
Il est toujours difficile de demander de l’argent : Saint Paul fait appel, pour cela, à toutes les ressources de la diplomatie et de la fermeté ; les chapitres 8 et 9 de la deuxième lettre aux Corinthiens y sont consacrés. Et nous découvrons là un Paul inattendu, ironique sinon grinçant, encourageant et sévère à la fois. Au départ, il y a un fait historique, une famine qui a sévi en Judée (et particulièrement à Jérusalem), vers 46-48 ap.J.C. L’historien Flavius Josèphe s’en fait l’écho :
il raconte que, à cette occasion, la reine Hélène d’Adiabène (un petit royaume au bord du Tigre) s’illustra par sa générosité, faisant venir du blé d’Alexandrie et des figues sèches de Chypre.
La communauté chrétienne de Jérusalem connut, elle aussi, la pauvreté pour plusieurs années ; il fallut organiser les secours. Dans l’immédiat, Antioche de Syrie donna l’exemple.
Voici le récit des Actes des Apôtres : « En ces jours-là, des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. L’un d’eux, appelé Agabus, fit alors savoir, éclairé par l’Esprit, qu’une grande famine allait régner dans le monde entier – elle eut lieu en effet sous (l’empereur) Claude. Les disciples décidèrent alors qu’ils enverraient, selon les ressources de chacun, une contribution au service des frères qui habitaient la Judée. Ce qui fut fait. L’envoi, adressé aux Anciens, fut confié aux mains de Barnabas et de Saül. » (Ac 11, 27-30).
La suite montre que Paul attacha dès le début beaucoup d’importance à cette collecte : lui qui s’était consacré à l’évangélisation des païens a toujours manifesté le souci de rester attaché à l’Eglise-mère de Jérusalem. A ses yeux, c’était simple justice, d’ailleurs, car c’est à elle d’abord que l’on devait la Bonne Nouvelle. Et l’on se souvient qu’au moment de ce que l’on peut appeler « L’Assemblée de Jérusalem » il s’engagea solennellement à rester solidaire des autres apôtres ; il racontera plus tard : « Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis. Simplement, nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire. » (Ga 2, 9-10).
Dans ces années difficiles, donc, Paul s’attacha à obtenir la contribution des communautés plus lointaines ; il suffit de lire la lettre aux Romains : « La Macédoine et l’Achaïe ont décidé de manifester leur solidarité à l’égard des saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté. Oui, elles l’ont décidé et elles le leur devaient. Car si les païens ont profité de leurs biens spirituels, ils doivent également subvenir à leurs besoins matériels. » (Rm 15, 26-27).
De prime abord, la communauté de Corinthe se montra particulièrement bien intentionnée et même enthousiaste ; Paul pourra leur dire plus tard : « Vous avez été les premiers, non seulement à réaliser, mais aussi à décider cette oeuvre dès l’an dernier. » (2 Co 8, 10). A cette occasion, on découvre les talents d’organisateur de Paul, témoin ces quelques lignes de la première lettre aux Corinthiens : « Pour la collecte en faveur des saints, vous suivrez, vous aussi, les règles que j’ai données aux Eglises de Galatie. Le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner, afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons. Quand je serai là, j’enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez choisis, porter vos dons à Jérusalem ; s’il convient que j’y aille moi-même, ils feront le voyage avec moi. » (1 Co 16, 1-4).

DES PROMESSES AUX ACTES
Mais les belles promesses ne suffisent pas toujours ; il semble que les Corinthiens aient eu quelque mal à passer à l’acte, ce qui nous vaut les fameux chapitres 8 et 9 (et, en particulier, notre lecture de ce dimanche). Non sans humour, Paul commence par monter en épingle la générosité des autres communautés, qui ont bien de la chance, elles, de connaître la joie de donner : « Nous voulons vous faire connaître, frères, la grâce que Dieu a accordée aux Eglises de Macédoine. Au milieu des multiples détresses qui les ont éprouvées, leur joie surabondante et leur pauvreté extrême ont débordé en trésors de libéralité. Selon leurs moyens et, j’en suis témoin, au-delà de leurs moyens, en toute spontanéité, avec une vive insistance, ils nous ont réclamé la grâce de participer à ce service au profit des saints. » (2 Co 8, 1-4). Et Paul ajoute : « Je ne vous le dis pas comme un ordre ; mais, en vous citant le zèle des autres, je vous permets de prouver l’authenticité de votre charité… Maintenant donc, achevez de la réaliser (la collecte) ; ainsi à vos beaux projets correspondra aussi la réalisation selon vos moyens. » (2 Co 8, 11).
Certains s’abritaient probablement derrière la faiblesse de leurs moyens : Paul balaie l’argument : « Quand l’intention est vraiment bonne, on est bien reçu avec ce que l’on a, peu importe ce que l’on n’a pas. » (2 Co 8, 12). Et là nous retrouvons la lecture de ce dimanche : « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne, en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. En cette occasion, ce que vous avez en trop compensera ce qu’ils ont en moins. » Ici, Paul illustre son homélie en citant l’exemple de la manne au désert (Ex 16). Chacun pouvait ramasser chaque jour la quantité juste nécessaire à sa subsistance, tout excédent pourrissait. Bel apprentissage de l’équilibre social dans l’usage des richesses.
Enfin, le meilleur atout de Paul est un argument théologique (et nous retrouvons sous sa plume une de ces formules dont il a le génie) : « Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté. »


EVANGILE – selon Saint Marc 5, 21 – 43

En ce temps-là,
21 Jésus regagna en barque l’autre rive,
et une grande foule s’assembla autour de lui.
Il était au bord de la mer.
22 Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre.
Voyant Jésus, il tombe à ses pieds
et le supplie instamment :
23 « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité.
Viens lui imposer les mains
pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. »
24 Jésus partit avec lui,
et la foule qui le suivait
était si nombreuse qu’elle l’écrasait.
25 Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans…
26 – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins,
et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ;
au contraire, son état avait plutôt empiré -
27 … cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus,
vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.
28 Elle se disait en effet :
« Si je parviens à toucher seulement son vêtement,
je serai sauvée. »
29 A l’instant, l’hémorragie s’arrêta,
et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal.
30 Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui.
Il se retourna dans la foule, et il demandait :
« Qui a touché mes vêtements ? »
31 Ses disciples lui répondirent :
« Tu vois bien la foule qui t’écrase,
et tu demandes : Qui m’a touché ? »
32 Mais lui regardait tout autour
pour voir celle qui avait fait cela.
33 Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante,
sachant ce qui lui était arrivé,
vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
34 Jésus lui dit alors :
« Ma fille, ta foi t’a sauvée.
Va en paix et sois guérie de ton mal. »
35 Comme il parlait encore,
des gens arrivent de la maison de Jaïre,
le chef de synagogue,
pour dire à celui-ci :
« Ta fille vient de mourir.
A quoi bon déranger encore le Maître ? »
36 Jésus, surprenant ces mots,
dit au chef de synagogue :
« Ne crains pas, crois seulement. »
37 Il ne laissa personne l’accompagner,
sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
38 Ils arrivent à la maison du chef de synagogue.
Jésus voit l’agitation,
et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
39 Il entre et leur dit :
« Pourquoi cette agitation et ces pleurs ?
L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
40 Mais on se moquait de lui.
Alors il met tout le monde dehors,
prend avec lui le père et la mère de l’enfant,
et ceux qui étaient avec lui ;
puis il pénètre là où reposait l’enfant.
41 Il saisit la main de l’enfant, et lui dit :
« Talitha koum » ;
ce qui signifie :
« Jeune fille, je te le dis, lève-toi. »
42 Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher
- elle avait en effet douze ans.
Ils furent frappés d’une grande stupeur.
43 Et Jésus leur ordonna fermement
de ne le faire savoir à personne ;
puis il leur dit de la faire manger.


JESUS, MAITRE DE LA VIE
On peut penser que ceci se passe à Capharnaüm, quoique Marc ne juge pas utile de le préciser.
Les deux récits de miracles sont imbriqués l’un dans l’autre ;
les trois évangiles synoptiques racontent les mêmes événements dans le même ordre : la demande de guérison de Jaïre pour sa fille, puis la guérison de la femme et enfin la résurrection de la fillette.
Il y a douze ans que la femme est malade, l’enfant a douze ans ; dans un cas comme dans l’autre, les ressources humaines de la médecine sont épuisées.
Marc y insiste ; en ce qui concerne la femme, il précise qu’elle « avait des pertes de sang depuis douze ans… – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré – » ; quant à la petite fille, il rapporte les propos désespérés des proches de Jaïre : « Ta fille vient de mourir. A quoi bon déranger encore le maître ? »
Si Marc tient ainsi à noter l’impuissance des hommes, c’est pour mieux faire ressortir le pouvoir de Jésus : un pouvoir tel qu’il émane de lui, qu’il lui échappe pour ainsi dire (la guérison de la femme), un pouvoir qui va jusqu’à ressusciter les morts (la fille de Jaïre).
Un pouvoir qui lui appartient en propre ; Marc tient à faire sentir la différence entre Jésus et les prophètes de l’Ancien Testament : Elie ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta (1 R 17, 17-24), Elisée rappelant à la vie le fils de la Shounamite (2 R 4, 18-37), commencent tous deux par invoquer le Seigneur. Marc connaît par coeur ces exemples très célèbres ; et justement, il manifeste la puissance directe de Jésus en personne sur la maladie et la mort : « Ne crains pas, crois seulement », dit-il à Jaïre, et aux autres : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
De cette manière Marc entend bien nous dire que Jésus lui-même est le Seigneur de la vie ; désormais nous savons que la mort est un sommeil dont Jésus peut nous réveiller.
La réanimation de la fille de Jaïre est une image et un avant-goût de notre résurrection : comme Jésus a pris la jeune fille par la main, ainsi nous prendra-t-il la main, chacun à notre tour : comme disait Isaïe : « Moi, le SEIGNEUR, je suis ton Dieu qui tiens ta main droite, qui te dis : Ne crains pas, c’est moi qui t’aide. » (Is 41, 13). C’est à toute l’humanité qu’un jour le Sauveur dira : « Talitha koum », ce qui signifie « Jeune fille, lève-toi ! » Nous en avons déjà un avant-goût dans le Baptême ; Marc connaissait-il déjà ce chant baptismal des premières communautés, rapporté par la lettre aux Ephésiens : « Eveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. » (Ep 5, 14) ?

TOUT EST POSSIBLE A CELUI QUI CROIT
Pour participer à cette puissance de guérison, de résurrection de Jésus, il y a une seule condition, y croire : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ». La foi, donnée librement, condition nécessaire et suffisante du salut, est certainement le deuxième thème de Marc ici ; une foi à laquelle n’importe qui peut accéder : Jaïre est un chef de synagogue, l’homme le plus recommandable qui soit ; mais à l’autre bout de l’échelle sociale, si on peut dire, il y a cette femme, interdite de séjour en quelque sorte ; sa maladie entraînant des pertes de sang continuelles la mettait en état d’impureté légale : or c’est à cette femme impure que Jésus parle de salut ; au vu et au su de tous, il la réintroduit dans la communauté.
Nous retrouvons ici une insistance de Marc, déjà rencontrée au tout début de son évangile, dans l’épisode de la guérison du lépreux (Mc 1, 40-45), le combat de Jésus contre toute exclusion (cf sixième dimanche du Temps Ordinaire de l’Année B). Mais nous restons libres ; refuser de croire, prendre le parti des « moqueurs » (« Mais on se moquait de lui », verset 40), c’est « nous ranger dans le parti de la mort », comme dit le livre de la Sagesse (notre première lecture) : refuser d’entrer dans le chemin de la vie, c’est rester loin de Dieu et donc loin de la vie. Encore un thème très important pour Marc ; il faut croire que ses lecteurs avaient besoin de l’entendre : un peu plus loin, il sera le seul à rapporter la phrase de Jésus : « Tout est possible à celui qui croit. » (Mc 9, 23).
Pour l’instant, Jésus prend grand soin d’éduquer ses disciples à la foi : nous retrouvons les trois disciples les plus proches, toujours les mêmes : Pierre, Jacques et Jean, ceux de la première heure (1, 16-20), ceux qui seront témoins de la Transfiguration (9, 2) et de Gethsémani (14, 33) ; ceux également à qui il dispense parfois un enseignement particulier, à l’écart (chapitre 13) ; ce seront eux plus tard les grandes figures de la première Eglise : « Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes » (Ga 2, 9) : quand Marc écrit son évangile, il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer la prédilection que Jésus leur a toujours manifestée.
Enfin, dernière particularité de Marc, la force avec laquelle il rapporte les consignes de silence données par Jésus après chacune de ses manifestations de puissance : « Jésus leur recommanda avec insistance que personne ne le sache » ; peut-être faut-il voir là une fois de plus le « secret messianique » : le fait que Jésus ne puisse être reconnu comme Messie sans risque de malentendu qu’après la Passion ; mais il y a une autre explication : Jésus est en plein succès ; nous en avons la preuve dans deux phrases de Marc avant et après notre récit d’aujourd’hui : au chapitre 3 « Il en avait tant guéris que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher. » (Mc 3, 10)… et au chapitre 6 : « Partout où il entrait, villages, villes ou hameaux, on mettait les malades sur les places ; on le suppliait de les laisser toucher seulement la frange de son vêtement, et ceux qui le touchaient étaient tous sauvés. » (Mc 6, 56). Marc ne s’est pas étendu comme Matthieu (4) et Luc (4) sur le contenu des tentations que Jésus a dû affronter tout au long de sa vie ; nul doute qu’il ait connu celle de la gloire ; Matthieu le montre au sommet du Temple résistant à celui qui l’incitait à faire un coup d’éclat ; Marc ne nous fait pas un tel récit, mais il s’ingénie à montrer l’humilité de Jésus qui fuit toute mise en valeur personnelle. Bien au contraire, détournant l’attention de lui-même, il tourne les regards de tous vers la jeune fille qui se réveille et, tout simplement, « leur dit de la faire manger ».


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L’intelligence des écritures, de Marie-Noëlle Thabut

ouvrage de Marie Noelle ThabutUne présentation simple et claire de tous les textes du lectionnaire des dimanches et fêtes des trois années. Un ouvrage pédagogique qui met la bible à la portée de tous.

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