Les commentaires
de Marie Noëlle Thabut

Commentaires de Marie Noëlle Thabut, 2 novembre

Commémoration des fidèles défunts


PREMIERE LECTURE – Job 19, 1. 23-27a

1 Job prit la parole et dit :
23 « Ah ! si seulement on écrivait mes paroles,
si on les gravait sur une stèle
24 avec un ciseau de fer et du plomb,
si on les sculptait dans le roc pour toujours !
25 Mais je sais, moi, que mon rédempteur est vivant,
que, le dernier, il se lèvera dans la poussière ;
26 et quand bien même on m’arracherait la peau,
de ma chair je verrai Dieu.
27 Je le verrai, moi en personne,
et si mes yeux le regardent, il ne sera plus un étranger. »


Les croyants face à la souffrance
Ce Monsieur Job qui parle ici, en réalité, c’est le peuple d’Israël qui affronte la question la plus difficile de nos existences, celle du mal, de la souffrance, quelle qu’elle soit, de la douleur, de la mort. A vrai dire, Monsieur Job n’a jamais existé, ou plutôt il existe à des milliards d’exemplaires : c’est vous c’est moi lorsque nous souffrons.
Le personnage de Job a été inventé par un auteur particulièrement courageux qui ose crier, se révolter même contre la souffrance, contre toute forme de souffrance.
Mais parce qu’il représente le peuple d’Israël, le personnage de Job est croyant, de cette foi indéracinable qui anime ce peuple depuis la découverte de Moïse au buisson ardent : lorsque Dieu lui a dit qu’il est proche de tout homme qui souffre. C’est cette foi qu’il affirme avec force dans le texte que nous venons d’entendre. Et cette profession de foi est si grave et importante à ses yeux qu’il voudrait que personne ne puisse l’effacer. « Ah ! si seulement on écrivait mes paroles, si on les gravait sur une stèle avec un ciseau de fer et du plomb, si on les sculptait dans le roc pour toujours ! » Ici Job fait allusion à la coutume de couler du plomb fondu dans les lettres gravées sur une pierre pour rendre l’inscription plus lisible.

Mon « libérateur » est vivant
Le mot « rédempteur » est, lui aussi, une référence aux coutumes des temps bibliques. Ce mot traduit un mot hébreu qui se dit « Go’el ». Le Go’el, c’est le plus proche parent, celui qui doit vous libérer quand votre situation de pauvreté a fait de vous l’esclave de votre créancier.
S’il arrive qu’un Israélite soit obligé de se vendre comme esclave pour payer ses dettes, son plus proche parent sera son « Go’el », son « Racheteur » ; on dit qu’il le « revendiquera », c’est-à-dire que, très concrètement, il remboursera le créancier pour obtenir la libération de son parent (Lv 25, 47-49). De la même manière, si un Israélite est obligé de vendre son patrimoine, le plus proche parent, le « Go’el » exercera un droit de préemption (Lv 25, 25). L’aspect financier est bien réel, sinon le créancier ne lâcherait pas prise, mais il est secondaire. L’aspect premier est celui de libération, c’est l’unique objectif de l’opération.
Cette institution traduit une très haute idée de ce que doit être la vie des membres du peuple élu : au nom du Dieu libérateur, et parce que le peuple de Dieu doit être fait d’hommes libres, un fils d’Israël ne peut pas tolérer de laisser ses proches réduits en esclavage.
Le peuple d’Israël a l’audace de penser que Dieu est son plus proche parent et son libérateur. Il lui applique donc le titre de Go’el. Dieu lui-même ne s’est-il pas à plusieurs reprises manifesté comme le libérateur d’Israël ? A commencer par la sortie d’Egypte. Et pendant l’Exil à Babylone, le prophète Isaïe a maintes fois soutenu l’espérance de ses compatriotes en leur promettant que Dieu interviendrait un jour pour les libérer. C’est dans de tels contextes que le vocabulaire de « revendication, rédemption, rachat » a été appliqué à Dieu. Il y avait là une formidable avancée théologique, puisque Dieu était ainsi présenté comme le plus proche parent de son peuple et le plus disposé à intervenir pour le libérer. Il fallait donc avoir déjà cheminé un certain nombre de siècles dans l’Alliance avec Dieu pour en arriver là !

Il se lèvera dans la poussière
Je continue le texte : « mon rédempteur est vivant, le dernier, il se lèvera dans la poussière ». Vous vous souvenez que, parmi les nombreux malheurs de Job, il est atteint d’une maladie de peau, incurable, et contagieuse, et que, pour éviter la contagion, il a été obligé de quitter sa maison et de se réfugier sur ce qu’on appellerait la déchetterie municipale. (On a l’habitude de représenter Job sur un tas de fumier.) Lorsque Job parle de la poussière, c’est à cela qu’il fait allusion. C’est à cause de cette maladie, qu’il voit sa peau partir en lambeaux, et qu’il dit : « quand bien même on m’arracherait la peau »

De ma chair je verrai Dieu
Et là, on atteint le sommet de ce texte. A l’époque où le livre de Job a été écrit, sur le sujet qui nous préoccupe, la foi d’Israël se déclinait en trois points :
Premièrement, Dieu est juste ; deuxièmement, la justice consiste à récompenser les bons et punir les méchants ; troisièmement, il n’y a rien après la mort. Pour le dire autrement, on ne croyait pas encore à la résurrection de la chair. Pour Job, alors, la conclusion s’impose :
Puisque Dieu est juste, et puisqu’il n’existe rien après la mort, c’est avant la mort de Job que justice sera faite. Et, pour l’instant, dans la pensée de Job, justice rime avec rétribution. Donc Dieu apparaîtra à Job avant sa mort et le rétablira dans ses biens et son bonheur. Sa peau part en lambeaux (à cause de sa maladie) soit, mais même sans la peau, c’est de son vivant (« dans sa chair ») que Job verra Dieu.
Cette phrase (De ma chair, je verrai Dieu) n’est donc pas une affirmation de la Résurrection. Mais c’est vraiment une extraordinaire profession de foi !
Aujourd’hui, nous qui croyons fermement à la Résurrection des morts, nous lisons ce passage du livre de Job dans les célébrations de funérailles ; car l’Esprit Saint a continué à souffler et, plusieurs siècles plus tard, le peuple d’Israël a finalement découvert la foi en la résurrection de la chair. Evidemment, le texte de Job n’en est que plus vrai !

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Compléments
- « De ma chair je verrai Dieu. Je le verrai, moi en personne… » A la fin du livre, Job dira effectivement « mes yeux t’ont vu » (Jb 42, 7).

- Le thème du Go’el dans l’Ancien Testament
En hébreu, le mot « Go’el » vient d’une racine (GA’AL) qui signifie « racheter, revendiquer », mais surtout « protéger, délivrer ».
On en trouve déjà une intuition chez Osée (Os 13, 14) puis avec force chez Jérémie : « Le Seigneur rachète Jacob, il le revendique, le délivrant de la main d’un plus fort » (Jr 31, 11). « Leur défenseur est fort, Le Seigneur le tout-puissant, c’est son nom. » (Jr 50, 34). Et on ne s’étonne pas de trouver ce thème généreusement développé par le Deuxième Isaïe pendant l’Exil à Babylone : les termes de la famille du mot « Go’el », absents des trente-neuf premiers chapitres se trouvent dix-sept fois dans les chapitres 40 à 55. Pour n’en retenir qu’une phrase : « Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. » (Is 43, 1).


PSAUME – 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 7-8

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

5 Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
6 Comme par un festin je serai rassasié :
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

7 Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
8 Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.


« Je crie de joie à l’ombre de tes ailes »
« Je crie de joie à l’ombre de tes ailes » : c’est beau, mais c’est quand même étonnant ! En fait, il faut se transporter en pensée, à l’intérieur du Temple de Jérusalem (avant sa destruction, bien sûr, en 587 av.J.C. par Nabuchodonosor)… et supposer que nous sommes prêtres ou lévites. Là, dans le lieu le plus sacré, le « Saint des Saints », se trouvait l’Arche d’Alliance1 : un petit coffret de bois précieux, recouvert d’or, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui abritait les tables de la Loi. Sur ce coffret, veillaient deux énormes statues de chérubins.
Les « Chérubins » n’ont pas été inventés par Israël : le mot vient de Mésopotamie. C’étaient des êtres célestes, à corps et pattes de lion, face d’homme, et surtout des ailes immenses. En Mésopotamie, ils étaient honorés comme des divinités… En Israël au contraire, on prend bien soin de montrer qu’ils ne sont que des créatures : ils sont représentés comme des protecteurs de l’Arche, mais leurs ailes déployées sont considérées comme le marchepied du trône de Dieu. Ici, un prêtre en prière dans le Temple, à l’ombre des ailes des chérubins se sent enveloppé de la tendresse de son Dieu depuis l’aube jusqu’à la nuit.2

Dans le Temple de Jérusalem
Les autres images de ce psaume sont toutes également empruntées au vocabulaire des lévites : « Je t’ai contemplé au sanctuaire » : ils étaient les seuls à pénétrer dans la partie sainte du Temple2… « toute ma vie, je vais te bénir » : effectivement toute leur vie était consacrée à la louange de Dieu… « lever les mains en invoquant ton nom » : là nous voyons le lévite en prière, les mains levées… « Comme par un festin je serai rassasié », c’est une allusion à certains sacrifices qui étaient suivis d’un repas de communion pour tous les assistants, et d’autre part, on sait que les lévites recevaient pour leur nourriture une part de la viande des sacrifices… « Dans la nuit, je me souviens de toi, je reste des heures à te parler » : lorsqu’ils étaient de service à Jérusalem, leur vie entière se déroulait dans l’enceinte du Temple.

Israël comme un lévite
En fait, ce psaume est une métaphore : ce lévite, c’est Israël tout entier qui, depuis l’aube de son histoire et jusqu’à la fin des temps, s’émerveille de l’intimité que Dieu lui propose : « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi… » Et quand il dit « dès l’aube », il veut dire depuis l’aube des temps : depuis toujours le peuple d’Israël est en quête de son Dieu. « Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » : en Israël, ces expressions sont très réalistes : la terre désertique, assoiffée, qui n’attend que la pluie pour revivre, c’est une expérience habituelle, très suggestive.
Depuis l’aube de son histoire, Israël a soif de son Dieu, une soif d’autant plus grande qu’il a expérimenté la présence, l’intimité proposée par Dieu. La plus belle prière est certainement celle qui jaillit de notre pauvreté spirituelle, comme la plainte du déshydraté : « J’ai soif ».
« Je t’ai contemplé au sanctuaire » est une allusion aux manifestations de Dieu au Sinaï, le lieu sacré où le peuple a contemplé son Dieu qui lui offrait l’Alliance. « J’ai vu ta force et ta gloire », dans la mémoire d’Israël, cela évoque les prodiges de l’Exode pour libérer son peuple de l’esclavage en Egypte. Tout autant que la formule « Tu es venu à mon secours » : on n’oubliera jamais, de mémoire d’homme, en Israël, cette phrase de Dieu à Moïse : « Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer. » (Ex 3, 7).
Dieu comme un aigle qui apprend à ses petits à voler
Quand on méditait sur cette libération apportée par Dieu, on comparait parfois celui-ci à un aigle apprenant à ses petits à voler : « Il est comme l’aigle qui encourage sa nichée : il plane au-dessus de ses petits, il déploie toute son envergure, il les prend et les porte sur ses ailes. » (Dt 32, 11). En écho on lit dans le livre de l’Exode, au moment de la célébration de l’Alliance : « Tu diras ceci à la maison de Jacob… Vous avez vu vous-mêmes comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. » (Ex 19, 4). Si bien que les ailes des chérubins dans le Temple prenaient encore une autre signification. Elles sont les ailes protectrices de celui qui apprend à Israël le chemin de la liberté.
Toutes ces évocations d’une vie d’Alliance, d’intimité sans ombre sont peut-être la preuve que ce psaume a été écrit dans une période moins lumineuse ! Où l’on a bien besoin de s’accrocher aux souvenirs du passé. Tout n’est pas si rose et les derniers versets (que la liturgie ne nous fait pas chanter), disent fortement, violemment même l’attente de la disparition du mal sur la terre, par exemple : « Ceux qui pourchassent mon âme, qu’ils descendent aux profondeurs de la terre »…
Israël attend la pleine réalisation des promesses de Dieu, les cieux nouveaux, la terre nouvelle, et la délivrance de tout mal et de toute persécution.
L’expression « je te cherche dès l’aube… mon âme a soif » dit bien que cette quête n’est pas encore comblée : Israël est le peuple de l’attente, de l’espérance : « Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu’un veilleur3 n’attend l’aurore. » (Ps 129/130, 6).

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Notes
1 – L’Arche d’Alliance est perdue depuis l’Exil à Babylone et personne ne sait ce qu’elle est devenue.
2 – En réalité, seul le grand-prêtre avait accès au Saint des Saints, une fois par an, le jour du Yom Kippour (le Grand Pardon). Le prêtre en prière, s’imagine être sous l’ombre de l’Arche.
3 – Quand Jésus parle de veille, de vigilance dans la parabole des vierges sages et des vierges folles, c’est à cela qu’il pense : une recherche permanente de Dieu.
Aujourd’hui à la suite du peuple juif, le peuple chrétien reprend à son compte cette prière, cette soif, cette attente : le psaume 62/63 fait partie de la prière des Heures du dimanche matin de la première semaine. Car dans la liturgie chrétienne, le dimanche, jour de la Résurrection du Christ, est le jour privilégié où nous célébrons la totalité du mystère de l’Alliance de Dieu avec son peuple, depuis l’aube de son histoire, dans l’attente de l’avènement définitif de son Royaume.
attention, quand nous disons Arche aujourd’hui, nous risquons de penser à une oeuvre architecturale imposante : les Parisiens penseront peut-être à ce qu’ils appellent la Grande Arche de la Défense… Pour Israël, c’est tout autre chose ! Il s’agit de ce qu’ils avaient de plus sacré1 :
Et donc, à un deuxième niveau, c’est l’expérience du peuple qui affleure dans ce psaume : par exemple « mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » est certainement une allusion au séjour dans le désert après la sortie d’Egypte et à l’expérience terrible de la soif à Massa et Meriba (Ex 17).


DEUXIEME LECTURE – Romains 8, 18 – 23

Frères,
18 j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure
entre les souffrances du temps présent
et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous.
19 En effet, la création aspire de toutes ses forces
à voir cette révélation des fils de Dieu.
20 Car la création a été livrée au pouvoir du néant,
non parce qu’elle l’a voulu,
mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir.
Pourtant, elle a gardé l’espérance
21 d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage,
de la dégradation inévitable,
pour connaître la liberté,
la gloire des enfants de Dieu.
22 Nous le savons bien,
la création tout entière crie sa souffrance,
elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore.
23 Et elle n’est pas seule.
Nous aussi nous crions en nous-mêmes notre souffrance ;
nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit,
mais nous attendons notre adoption
et la délivrance de notre corps.


Le projet éternel de Dieu
A l’occasion de la commémoration de tous les défunts, c’est-à-dire tous ceux qui sont déjà retournés vers le Père, nous sommes inévitablement confrontés à cette énigme de la mort. Alors l’Eglise nous propose de nous remettre en face du grand projet de Dieu : toute notre vie, y compris notre mort et celle de nos proches entre dans cette perspective du projet éternel de Dieu. Ce dessein bienveillant, Paul le décrit ici, dans la lettre aux Romains comme une naissance, celle de la Création nouvelle, de l’humanité nouvelle : « La Création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore. » Je note au passage que cette image (métaphore) des douleurs de l’accouchement était utilisée déjà en Israël pour évoquer l’accomplissement progressif du projet de Dieu.
Cela veut dire, et le peuple d’Israël le savait déjà, que la Création n’est pas un événement du passé : elle est un projet en marche ; et l’attente, on le sait, est l’une des grandes caractéristiques de la religion juive. J’ai dit « l’attente » ; j’aurais dû dire « l’espérance ». Paul était tout entier habité par l’espérance de son peuple ; ses lettres en sont pleines. Mais depuis qu’il a rencontré Jésus ressuscité, son attente a pris un nouveau visage.

Depuis la Résurrection du Christ, la face du monde est changée
Car, de deux choses l’une : ou Christ est ressuscité ou il ne l’est pas !… S’il ne l’est pas, tout l’édifice de notre foi et de notre espérance1 s’écroule. S’il l’est, alors la face du monde est changée : la haine des hommes est vaincue, l’amour et la vie ont triomphé. Le Royaume de Dieu est déjà inauguré.
Depuis que Jésus est ressuscité, nous sommes déjà dans le monde nouveau, c’est-à-dire que nous avons le pouvoir de vivre comme des hommes nouveaux. Dans sa première lettre, Jean s’émerveille comme Paul : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn 3, 2-3). Alors l’attente des Chrétiens, c’est que la Résurrection du Christ illumine l’humanité tout entière, comme une sorte de contagion. « C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » disait Jésus (Lc 12, 49).
Notre rôle à nous, maintenant, c’est de propager ce feu ; et pour cette mission, nous sommes assurés de la présence permanente de l’Esprit Saint à nos côtés : c’est lui qui souffle inlassablement sur le monde pour le tourner vers Dieu. « Nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit, mais nous attendons notre adoption et la délivrance de notre corps » dit Paul.
Enfin libres de vivre en fils de Dieu
Malheureusement, en français, l’expression « délivrance de notre corps » est ambiguë : entendons-nous bien, ce n’est pas nous qui allons être délivrés de notre corps, c’est notre corps qui va être délivré ! Nous n’attendons pas d’être délivrés de notre corps, c’est notre corps, c’est-à-dire notre être tout entier, actuellement encore enchaîné, c’est-à-dire encore lié au péché, qui sera enfin libéré, libre de vivre en fils de Dieu.
La quatrième Prière Eucharistique a cette phrase superbe : « Il (Ton Fils) a envoyé d’auprès de toi, comme premier don fait aux croyants l’Esprit qui poursuit son oeuvre dans le monde et achève toute sanctification. » « Toute sanctification », c’est-à-dire toute transformation. Pour l’instant, la Création est encore « livrée au pouvoir du néant » : la formidable puissance qui anime la Création tout entière est trop souvent dirigée contre elle-même, elle est le théâtre de toutes sortes de violences. Et c’est pour cela que Paul parle des « souffrances du temps présent » : les progrès de l’humanité vers plus de vérité, de justice et de liberté se font dans l’ombre et dans l’effort, la fatigue, la douleur même parfois. Tous ceux qui ont consacré leur vie à une juste cause ont eu à souffrir.
Vers les cieux nouveaux et la terre nouvelle
Mais dans les cieux nouveaux et la terre nouvelle que nous attendons, vers lesquels nous tendons, plutôt, la puissance qui habite la Création sera devenue passion de l’unité : « Nous attendons des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera. » (2 P 3, 13). Alors la Création sera « libérée de l’esclavage, de la dégradation inévitable, pour connaître la liberté ».
C’est là que la vie de ceux qui nous ont précédés prend sa vraie dimension. Car c’est grâce aux efforts humbles et patients de tous ceux qui s’y sont engagés que le grand projet de Dieu avance avec l’assistance de l’Esprit Saint. Une phrase du Père Teilhard de Chardin nous aide à méditer ce grand projet de Dieu dans lequel Jésus est bien la tête de l’humanité nouvelle, mais où chacun de nous, membre du Corps du Christ a sa place : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé… Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles … » (Ecrits de guerre – 1916).
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Note
1 – L’espérance, c’est tout simplement la foi conjuguée au futur.

Compléments
- « Jésus proclamait l’évangile de Dieu et disait : le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’évangile. » C’est-à-dire « croyez à cette extraordinaire bonne nouvelle du projet de Dieu », « ce mystère tenu caché tout au long des âges et que Dieu a manifesté maintenant à ses saints », comme dit Paul ailleurs (Col 1, 26).

- Rm 8, 18 : « Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous. »
à rapprocher de Sg 3, 5 : « Ce qu’ils ont eu à souffrir était peu de chose auprès du bonheur dont ils seront comblés. »
- Rm 8, 23 : La traduction liturgique dit « Nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit, mais nous attendons notre adoption » ; dans le texte originel, il y a le mot « prémices » : « Nous qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption. » Au sens biblique, les prémices étaient à la fois début et promesse de la récolte tout entière. Belle image pour dire que nous possédons déjà les arrhes du salut définitif ; « car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Et l’on peut entendre que c’est parce que nous possédons déjà les prémices, parce que nous sommes déjà animés par l’Esprit, que nous gémissons dans l’attente de notre transformation définitive.
- A propos de la Création : il semble bien que Paul parle de l’ensemble du cosmos, et pas seulement de nous. En cela, il ne fait que reprendre un thème familier aux hommes de la Bible, pour lesquels par exemple, la dysharmonie engendrée par le mauvais choix d’Adam entraîne le jardin tout entier, c’est-à-dire toute la création dans le chaos : « Le sol sera maudit à cause de toi. » (Gn 3, 17). A l’inverse, quand la justice habitera sur la terre, non seulement les hommes, mais aussi les animaux connaîtront la paix. Car l’homme fait partie du cosmos et ne se conçoit pas sans lui ; c’est l’un des sens de la magnifique « parabole » des animaux du prophète Isaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux. » (Is 11, 6-9). (Voir aussi Is 65, 17). La résurrection des fils d’Adam s’accompagnera d’un renouvellement de toutes choses.
Le projet de Dieu en gestation
- Imaginons la naissance d’une oeuvre d’art, une immense sculpture de bronze, par exemple : j’ai en tête une grande croix de bronze offerte à une église de mon diocèse par un sculpteur tchèque ; aujourd’hui, elle est admirable, mais que de difficultés, petites et grandes, pour en arriver là ! Depuis le premier jour, l’artiste sait où il va et il sait qu’il lui faudra beaucoup de patience et de temps ; il faudra passer par bien des étapes, des débuts de réalisation, des échecs, peut-être… Dans bien des cas, il devra s’entourer de collaborateurs. Ceux-ci devront endurer les fatigues et les peines, les risques sans très bien savoir où ce travail parfois ingrat les mènera. Car seul l’artiste imagine déjà l’oeuvre achevée ; et la beauté entrevue, comment la décrire, la faire partager à ses collaborateurs ? Ceux-ci devront faire preuve de beaucoup de confiance pour s’engager sur ce chantier.
On pourrait comparer le projet de Dieu à cette naissance d’une oeuvre d’art : d’ailleurs Paul parle bien d’enfantement. Mais, par rapport aux collaborateurs habituels d’un artiste, nous avons un immense privilège : nous entrevoyons déjà l’oeuvre achevée : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père. » (Jn 1, 14).


EVANGILE – Matthieu 11, 25 – 30

25 En ce temps-là,
Jésus prit la parole :
« Père, Seigneur du ciel et de la terre,
je proclame ta louange :
ce que tu as caché aux sages et aux savants,
tu l’as révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté.
27 Tout m’a été confié par mon Père ;
personne ne connaît le Fils, sinon le Père,
et personne ne connaît le Père, sinon le Fils
et celui à qui le Fils veut le révéler.
28 Venez à moi,
vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug,
devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de coeur,
et vous trouverez le repos.
30 Oui, mon joug est facile à porter,
et mon fardeau léger. »


« Prenez sur vous mon joug »
« Prenez sur vous mon joug » dit Jésus ; là-bas on savait bien ce qu’est un joug : une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux, deux boeufs normalement, pour labourer. Ils conjuguent leurs forces et le plus puissant des deux imprime son pas à l’attelage. Au sens figuré, « Prendre le joug » suggère donc que l’on s’attache à quelqu’un pour marcher du même pas, attelés à la même tâche.
Si bien que cette expression était devenue courante dans l’Ancien Testament et dans le Judaïsme pour évoquer l’Alliance entre Dieu et son peuple : lorsqu’on promettait de « Prendre le joug de la Torah » cela voulait dire s’engager à suivre la Loi de Dieu, s’atteler à Dieu, en quelque sorte ; étant entendu que toute la force de « l’attelage » ainsi composé vient de Dieu lui-même ! Pour un Juif, le service de la Torah n’est donc pas un fardeau trop lourd, c’est le chemin du vrai bonheur. On parlait même parfois de la « joie du joug ! »
Visiblement c’est bien de cela que Jésus parle, et il fait lui aussi le lien entre le joug de la Torah et le repos : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples », c’est-à-dire pratiquez mes commandements « et vous trouverez le repos ».

« Mon joug est facile à porter »
Mais on sent bien également dans ces quelques lignes une pointe polémique : « Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. » Manière de dire : Mon joug à moi est facile à porter, ce n’est pas le cas de tout le monde. D’ailleurs, Jésus ne se prive pas de le dire : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau ».
Effectivement, certains Pharisiens, à force de scrupules, avaient transformé la pratique de la Loi de Dieu en un cortège d’obligations tatillonnes ; si bien qu’une majorité du peuple avait bien du mal à observer la totalité des commandements que les autorités religieuses leur imposaient et ils sentaient le mépris dont ils étaient l’objet.
Jésus propose donc à ses disciples de déposer ces fardeaux trop lourds : son joug à lui, c’est tout simplement la loi d’aimer, et c’est lui qui nous en donne la force.
Quant au repos, c’était également un mot familier aux auditeurs de Jésus ; par exemple, l’Ancien Testament présentait la Terre Promise comme le lieu du repos accordé par Dieu à son peuple. Et, en contrepoint, quand le peuple était infidèle à la loi, le psaume 94/95 exprimait la tristesse de Dieu : « J’ai dit : ce peuple a le coeur égaré, il n’a pas connu mes chemins… Jamais ils n’entreront dans mon repos. » Reprenant ce psaume, la lettre aux Hébreux annonce un nouveau jour où avec le Christ, nous entrerons avec assurance dans le repos de Dieu : « Empressez-vous donc d’entrer dans ce repos. » (He 4, 11).

« Moi, je vous procurerai le repos »
La chose très nouvelle dans ce discours, c’est que Jésus s’identifie à Dieu : lui seul peut se permettre de dire « Moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. » Les représentants de la religion ne pouvaient qu’être agacés par ces propos. En revanche, ceux qui « peinaient sous le poids du fardeau », pour reprendre l’expression de Jésus, étaient attirés par son attitude de respect et d’attention à chacun, lui qui était « doux et humble de coeur 2». Ce sont eux qui, spontanément, ont compris que Dieu était là. On a là une application de la fameuse béatitude : « Heureux les pauvres de coeur, le royaume des cieux est à eux ».
Alors Jésus s’émerveille : ces pauvres de coeur comprennent son message à une profondeur telle que cela ne peut venir que du Père : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté. » Jésus tiendra le même langage un peu plus tard, lorsque Pierre, un homme simple, lui aussi, lui aura déclaré : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, Jésus lui dira aussitôt : Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 17).

Toute vraie sagesse vient de Dieu
Une fois de plus, Jésus est bien ici dans la droite ligne de l’Ancien Testament qui a toujours déclaré haut et fort que toute vraie sagesse, toute vraie intelligence ne peuvent venir que de Dieu ; c’est ce qu’exprime à sa manière la très belle image du livre de la Genèse : l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux n’est pas accessible à l’homme par ses seules forces. Le livre de Job le dit lui aussi dans un poème admirable consacré à la Sagesse : « La sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence ? On en ignore le prix chez les hommes, et elle ne se trouve pas au pays des vivants… Dieu en a discerné le chemin, il a su, lui, où elle réside. » (Jb 28, 12… 23).
Chaque fois que Jésus est mis devant l’évidence de la foi, il manifeste sa joie et sa reconnaissance au Père3; l’évangile nous révèle ainsi ce qu’est la véritable prière d’action de grâce : bonheur filial émerveillé devant l’initiative de Dieu se révélant aux hommes. Ce dont Jésus s’émerveille aussi, c’est de l’intimité que lui offre son Père : il contemple la communion inouïe qui les unit : « Tout m’a été confié par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »
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Notes
1 – Ben Sirac reprend ce thème du joug de la Torah : « Tu trouveras en elle le repos, elle se changera pour toi en joie. Alors ses entraves seront pour toi une protection puissante et son carcan un vêtement glorieux. Son joug est une parure d’or, ses liens sont un ruban de pourpre violette. » (Si 6, 28-30). « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l’instruction. » (Si 51, 26).
2 – « Doux et humble de coeur » : l’évangéliste, rapportant cette parole, y entendait certainement un écho de la prophétie de Zacharie sur le roi doux et humble monté sur un âne (Za 9, 9-10 ; cf la première lecture).
3 – Le passage parallèle à celui-ci dans l’évangile de Luc commence par ces mots : « A l’heure même (il s’agit du retour de mission des soixante-douze disciples), il exulta sous l’action de l’Esprit-Saint. » (Lc 10, 21).


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