« L’expérience de Dieu à travers les épreuves de l’amour humain » par Mgr Dagens

claude_dagensIntervention de Mgr Claude Dagens, évêque d’Angoulême, membre de l’Académie française, lors d’une session de la pastorale familiale, dans la perspective du Synode des évêques sur la famille (Rome 4-25 octobre 2015).

Le pape François nous appelle à avancer sur le chemin qu’il a ouvert. Mes réflexions veulent contribuer à cette avancée.

  1. Première conviction : nous formons une Église en chemin, engagée dans un travail de discernement communautaire.

Une Église en chemin, ce n’est pas un bloc monolithique où il faudrait tous penser la même chose. Nous formons le Corps du Christ en ce début du XXIe siècle, qui est un temps d’incertitudes, et ce Corps du Christ est animé par l’Esprit Saint qui est donné à l’Église, depuis les origines, pour faire face à des situations nouvelles.

Au début de l’évangélisation, l’Esprit Saint a agi en vue de l’accueil des chrétiens venant du paganisme. La question posée alors était difficile : comment accueillir ces hommes et ces femmes qui croient au Christ, mais qui ne viennent pas du monde juif ? Faut-il les soumettre aux obligations de la Loi juive ?

Il y a eu débat, réunion des responsables de l’Église à Jérusalem, avec des confrontations difficiles entre les apôtres : Jacques, évêque de Jérusalem, défendait la solidarité avec le peuple juif, par ailleurs menacé par l’occupation romaine, Paul, lui, se présentait comme l’apôtre des païens rencontrés à Antioche et ailleurs, et Pierre cherchait à exercer difficilement un rôle de médiation. L’assemblée de Jérusalem a permis des débats vigoureux, et, à la fin, des décisions ont été prises, introduites par une affirmation solennelle : « L’Esprit Saint et nous, avons décidé ceci… ».

Et les décisions prises prévoyaient d’accueillir les païens devenus chrétiens sans leur imposer des règles venant de la Loi juive.

D’une certaine manière, aujourd’hui, il s’agit de savoir de quelle façon on peut accueillir dans l’Église des personnes vivant des situations difficiles, complexes, souvent éprouvantes, liées à des séparations, à des brisures, à des phénomènes de rejet, de discrimination et aussi de pauvreté matérielle.

Comment faire ? La réponse à cette question passe par un acte de foi en l’Esprit Saint qui continue d’être donné à l’Église pour faire face à ces situations relativement nouvelles.

  1. Seconde conviction : face à ces situations difficiles, nous sommes appelés non pas à chercher d’abord des solutions disciplinaires (ce qui serait permis et ce qui serait défendu), mais à prendre en considération les personnes, avec leurs situations concrètes, pour pratiquer à leur égard la pastorale, ou plutôt, dit le pape François, l’ « art » de l’accueil et de l’accompagnement, ou du cheminement.

Cheminement est un terme qui a beaucoup d’implications. Il indique qu’un chemin est ouvert, et non pas fermé, et que sur ce chemin, il s’agit d’avancer, en pratiquant non pas des contrôles douaniers, mais le respect et la confiance à l’égard des personnes.

Le pape François évoque cet « “art de l’accompagnement” qui oblige à ôter ses sandales devant la terre sacrée d’autrui, comme Moïse devant le buisson ardent ».

En acceptant d’être évangélisés par ces rencontres, non pas parce que les autres seraient meilleurs que nous, mais parce que nous participons à notre humanité commune, souvent déshumanisée, déstabilisée et que nous avons tous besoin de cette lumière qui a sa source dans la foi chrétienne en Dieu. Dieu passe à travers nous et aussi à travers les personnes que nous rencontrons. L’exigence de conversion à la volonté de Dieu vaut pour nous autant que pour les personnes que nous rencontrons, notamment dans la préparation au mariage. Ces gens qui demandent le sacrement du mariage catholique ne sont pas pour nous des clients, mais des signes de Dieu.

  1. Troisième conviction : l’action de Dieu s’exerce aussi à travers des épreuves qui nous concernent tous : dialogues difficiles, silences de fermeture, tromperies, trahisons, abandons, désirs de vengeance, mensonges, et ces méli-mélo de peurs et de ressentiments qui nous envahissent parfois.

Il n’y a pas d’un côté les purs, et nous qui nous identifierions avec les purs, et de l’autre les impurs qui nous feraient face et que nous aurions à juger. Il y a le peuple innombrable des enfants de Dieu appelés à la sainteté, à travers les épreuves de la vie et de l’amour humain.

« Épreuves » au double sens de ce mot : ce qui fait mal, ce qui blesse, et aussi ce qui appelle à des transformations, à des conversions, ce qui éduque.

Voici deux illustrations du travail que peuvent provoquer en nous des épreuves :

– Des femmes ou des hommes découvrent la bonté de Dieu, à travers l’événement du divorce. C’est comme si les bouleversements provoqués par la séparation, ou par l’abandon, étaient créateurs d’une ouverture à Dieu, et d’une découverte du Christ.

– Des parents qui découvrent que leur fils ou leur fille est homosexuel : ils sont enclins à refuser cette révélation, et parfois, ils passent du refus non pas à une acceptation facile, mais à une compréhension différente de leur enfant, à une attitude d’amour renouvelé.

La découverte de Dieu passe par nos épreuves. Et cette transformation n’est pas d’abord d’ordre moral : il ne s’agit pas de déclarer bon ce qui serait mauvais, et de nous mentir à nous-mêmes, il s’agit d’entrer dans le mystère de la miséricorde, qui, comme pour le père du fils prodigue, passe par la patience, l’attente et la capacité de tirer du bien de ce qui est une épreuve réelle.

  1. Quatrième conviction : cette expérience spirituelle passe par des rencontres et des échanges entre nous tous, dans nos communautés chrétiennes. Nous avons besoin de nous écouter, d’aller au-delà des préjugés ou des rumeurs, pour participer ensemble à l’engagement du Christ quand il vient tout assumer de notre condition humaine.

Quand je dis « tout », cela signifie qu’il faut élargir nos horizons. Les épreuves de l’amour humain ne valent pas seulement pour les personnes divorcées ou les personnes homosexuelles. Il s’agit de toutes les situations qui mettent l’amour humain à l’épreuve à l’intérieur de la vie familiale.

Le pape François a ouvert un chemin. Nous voulons avancer sur ce chemin en cherchant à ouvrir des routes nouvelles. Notre but n’est pas de bouleverser la morale catholique, mais de tenir compte de tout ce qui met l’amour humain à l’épreuve, pour bien des personnes, qui ne doivent plus s’exclure elles-mêmes de l’Église ou se sentir exclues :

– des personnes divorcées

– des personnes homosexuelles présentes dans nos communautés

– des personnes affrontées à des situations de précarité économique et professionnelle

– des personnes qui vivent les fluctuations des relations familiales (mari et femme, parents et enfants, sans oublier les beaux-parents)

– des personnes affrontées à la maladie, au vieillissement et à la mort.

La vie familiale constitue un ensemble vivant et complexe. Mais rien de cet ensemble vivant ne peut échapper à l’Alliance du Dieu vivant avec nous.

Je crois que le lieu primordial où Dieu travaille, ce sont nos consciences, nos cœurs, nos corps, nos relations, nos amours et nos amitiés et que, dans ces domaines si sensibles, « rien ne pourra nous séparer de l’Amour de Dieu manifesté en Jésus Christ. » Au travail !

Mgr Claude Dagens

Evêque d’Angoulême

Membre de l’Académie française

Texte de l'ntroduction par Mgr Dagens à la rencontre diocésaine du 13 décembre 2014, sur le thème : « Expérience de Dieu et épreuves de l’amour humain ».

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