Cardinal Montenegro : « La migration est un lieu théologique »

Francesco MontenegroLors de son intervention à l’Assemblée plénière des évêques de France, à Lourdes, le 5 novembre 2015, le Cardinal Francesco Montenegro, archevêque d’Agrigente (Italie), a partagé sa réflexion sur les migrants, à partir de son expérience à Lampedusa.

Pour donner un cadre, une clé de lecture à mon intervention, je souhaiterais commencer par vous raconter deux histoires et par vous communiquer les résultats d’une enquête menée auprès d’enfants en primaire (l’âge du catéchisme), en Italie.

Dès son enfance, Omar (musulman) a entendu sa deuxième mère lui dire : « Quand tu seras dans une situation de besoin, partout où tu seras, si tu vois une église, entre, et là, tu trouveras sûrement de l’aide ». C’est bien ce qu’Omar a fait dès son arrivée à Lampedusa, trouvant ainsi des personnes qui lui ont offert aide et amitié.

Un Nigérian a dit : “J’ai quitté ma patrie, là où, en tant que chrétien, je vivais avec beaucoup de difficultés parmi les musulmans. En arrivant sur une terre chrétienne, j’espérais trouver une grande famille d’accueil. Au contraire, ici aussi je continue à être et à me sentir seul ».

Ensuite, voici quelques réponses recueillis par l’anthropologue Paola Tabet :

A la question « si tes parents avaient la peau noire », voici ce qu’on a répondu : « Je les trouverais dégoûtants » ; « J’en aurais toujours peur » ; « J’essaierais de les colorer avec une couleur claire comme le rose, de manière à ce qu’ils puissent redevenir Italiens » ; « Ils seraient probablement très pauvres, assassins, délinquants, malfaiteurs, et je les haïrais » ; « Je les garderais comme esclaves » ; « Je ne garderais plus des choses de valeur sur moi, ni stylos, ni crayons, ni mon beau portable de marque»; « Si j’étais noir, je me tuerais» ; « Je me jetterais du troisième étage parce qu’il est préférable de mourir que d’avoir mauvaise réputation » ; « Je veux des parents blancs. Mon papa me dit toujours que les personnes sont toutes égaux, mais la télé me fait toujours comprendre que les Noirs sont dangereux, qu’ils tuent, et ainsi j’en ai de plus en plus peur ».

Venons-en à notre sujet :

Parler de migration n’est pas facile, même s’il s’agit d’une réalité qui fait partie de l’histoire de l’humanité. Beaucoup de questions et de problèmes se mélangent autour des phénomènes migratoires : le droit d’émigrer, la manière de traiter les migrants, le vivre ensemble dans une société pluraliste, la traite des immigrés, le trafic des mineurs, la condition de la femme, le dialogue interculturel, la reconnaissance et la participation à la vie démocratique, la sécurité.

Il y a ceux qui considèrent la migration comme un facteur d’injustice et ceux qui, au contraire, la voient comme un déclencheur d’une nouvelle justice.

Il y a ceux qui défendent la possibilité pour les immigrés de participer à la vie civile et sociale du pays qui les accueille, et d’autres qui ne l’envisagent pas, ou qui le concéderaient seulement comme une faveur, et non comme un droit.

Parlons de l’imigration en partant de l’expérience de Lampedusa.

Les habitants de cette petite île de la Méditerranée ont démontré et montrent encore qu’il est possible d’offrir l’hospitalité à ceux qui, en quête de vie, fuient un monde sans opportunités en quête d’un autre avenir. Ils nous apprennent que, de même que l’on ne peut pas arrêter les désirs et le vent, on ne peut pas bloquer l’histoire. Les habitants de Lampedusa sont en train de faire l’expérience – comme le Pape l’a souvent rappelé – qu’il est possible de construire et de partager un monde nouveau fondé sur des relations de solidarité.

L’île de Lampedusa est en même temps « phare » (du latin lampas, torche) et « pierre d’achoppement » (du grec lépas, rocher) [voilà la double signification de son nom], elle est scandale et prophétie. En miniature, elle incarne le monde. Ceux qui l’habitent veulent la quitter pour aller au Nord de l’Italie, alors que pour ceux qui y arrivent depuis le continent africain, représente le début du Nord et le commencement d’une vie meilleure. Pour beaucoup, cependant, le rêve s’est transformé en tragédie : si des dizaines de milliers de personnes, véritables Lazare de notre époque, ont débarqué sur la terre promise (Lampedusa), et ce alors que les riches pharaons d’aujourd’hui continuent à manger et à gaspiller les biens de ce monde. 25 000 (sources officielles), 50 000 (sources associatives) ont perdu leur vie dans ce grand cimetière qu’est devenue la Méditerranée.

Benoît XVI a défini l’émigration comme : « ce phénomène impressionnant par la quantité de personnes impliquées, par les questions sociales, économiques, politiques, culturelles et religieuses qu’elle soulève, par les défis dramatiques qu’elle pose aux communautés nationales et à la communauté internationale » (CV 62).

232 millions de personnes migrent de par le monde (on appelle ce phénomène le sixième continent), et ce pour plusieurs raisons : comme la recherche de sécurité, de travail, d’une vie digne, ou bien la fuite de la persécution, de la faim ou de l’exploitation. La vie sur leur terre est désormais un enfer. Le voyage périlleux et parfois meurtrier, – à ce qu’ils racontent – est peut-être pour eux la seule possibilité qu’ils ont de survivre.

Le Pape François nous dit : « Migrants et réfugiés ne sont pas des pions sur l’échiquier de l’humanité ». La mobilité des personnes et des familles est un signe des temps et non pas seulement un pur « fait divers ». Il s’agit d’un évènement qui met à l’épreuve l’identité chrétienne et civile ; un évènement qui, d’une part, rend explicite la diversité des personnes, des cultures et des religions, et de l’autre, proclame l’égale dignité des personnes. Pour l’Eglise cela signifie, à l’exemple du Bon Samaritain, se mettre en route avec courage sur le chemin qui mène de Jérusalem à Jéricho. Et pour la société, civile, cela désigne : accepter que l’avenir, qu’on le veuille ou non, soit forcément multiethnique, multiculturel, pluriel.

Quand les peuples bougent, rien ne reste pareil, ni politiquement, ni économiquement, ni socialement, ni religieusement.

L’exode actuel n’est pas le « mal », mais le « symptôme » d’un mal plus grand, celui d’un monde injuste où l’idée d’un Occident centre de l’univers n’a plus de sens.

Il est vrai que la civilisation occidentale a réalisé des avancées qui sont devenues le patrimoine de toute l’humanité (littérature, philosophie, art, sciences), mais elle a produit beaucoup d’aspects discutables. Par exemple, nous parlons d’une civilisation qui n’a pas honte de piller les pays d’origine des migrants par des mécanismes économiques pervers et par des échanges commerciaux injustes. L’Occident a, souvent, soutenu et mis en place des régimes corrompus. Les entreprises multinationales – les riches pharaons d’aujourd’hui – continuent à créer des esclaves affamés, exploités, enragés.

Le temps est venu d’accepter la pluralité des cultures, avec leurs caractéristiques, leurs histoires et leurs dignités propres. Chaque pays est ainsi centre et périphérie en même temps. Il faut cultiver le dialogue et la capacité d’échanger. L’intégration est un processus lent, dur, difficile, coûteux si l’on veut bien le réaliser.

Le Pape François ne se lasse pas de le dire. L’intégration n’est pas un processus unilatéral, mais la rencontre de deux personnes qui veulent créer une relation. Elle n’est pas la solution à la situation actuelle d’urgence, mais le chemin qui prépare l’avenir. Elle a la capacité de générer de la nouveauté. Et tous les pays doivent se percevoir en état permanent de dépassement.

Les migrations sont un choix forcé ; en vérité, plus qu’un choix, il s’agit d’une nécessité. Les immigrés sont, pour la plupart, « victimes » de la globalisation. Globalisation et migrations vont ensemble et sont les « jumeaux indivisibles » de notre monde.

Le mur érigé par l’Occident pour se protéger de l’invasion et de la rage des pauvres du Sud ne peut pas durer longtemps, parce que le processus migratoire – c’est l’histoire qui le certifie – est irrépressible.

La perception donnée par notre Europe, préoccupée de défendre ses intérêts propres, est celle de permettre l’entrée d’immigrés avec « la tête basse », acceptant de rester seulement de la main d’œuvre à bas prix, avant de se transformer en « déchets », « excédents » dont on peut se débarrasser. C’est, selon le Fond Monétaire International, la réalité de 1.300.000.000 personnes, des personnes qui peuvent tranquillement disparaître pour nous faire plaisir.

Notre société de l’insécurité est désormais constituée de deux catégories de personnes : les touristes et les migrants ; les premiers ayant plus de nourriture que le réclame leur appétit, les seconds ayant plus d’appétit que de nourriture. L’émigration est pour eux une tentative de fuir le pire pour le meilleur, d’aller de leur faim à notre assiette.

L’esclavage refait surface ! Quand l’immigré n’est pas considéré comme une personne dotée de droits et de devoirs, sa condition est celle de l’esclave. Nous sommes en train de construire « un monde sans l’autre », divisé en deux : « Nous et les autres », avec le grave risque que tout se transforme en désordre global.

Tant que l’immigration sera considérée comme un problème de sécurité (cet aspect qui existe, n’est pas le seul élément de ce phénomène !), la dimension humanitaire sera de plus en plus oubliée, et l’on essaiera de réduire le champ d’application des Droits Humains fondamentaux. Et ce, dans une Europe qui a inventé la démocratie, dans un pays comme l’Italie qui a vu naître le « Droit romain » ou dans un pays comme la France qui avait comme devise révolutionnaire : « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Puisque personne n’a le droit de s’approprier les biens de tous, comme la terre, l’air, le climat, l’eau, personne ne peut piétiner les droits fondamentaux, les langues, les cultures, les religions. Le manque de respect détériore le vivre ensemble et rend la vie difficile, nous entraînant vers la barbarie et le règne de la force. Ce qui est en jeu – je le redis – ce n’est pas seulement l’accueil et la tolérance envers les immigrés, mais le modèle de notre civilisation future. Au nom de la sécurité, l’on pourra nous enlever des pans de liberté personnelle. Quand le pouvoir défend les intérêts des forts, en démantelant, par exemple, l’Etat providence (le droit à la santé, à la protection sociale), il affaiblit la structure même de la société. Il revient alors à légitimer la loi du plus fort, laquelle a toujours raison des plus faibles.

Le Pape nous dit encore : « Souvent l’arrivée de migrants, exilés et réfugiés génère dans les populations locales des peurs et des hostilités. Naît ainsi la perception et la peur que la sécurité dans la société en soit déboussolée, que l’identité et la culture puissent disparaître, que le marché du travail soit affaibli par la concurrence déloyale, qu’une criminalité diffuse s’impose partout.

S’impose alors un changement d’attitudes de la part de tous. Il faut passer d’une attitude de défense et de peur, d’indifférence et de marginalisation – synonymes d’une « culture du déchet » – à une attitude fondée sur la « culture de la rencontre », seule capable de construire un monde plus juste et fraternel, un monde meilleur ».

Paul VI décrivait ainsi les aspirations des hommes d’aujourd’hui : « Être affranchis de la misère, trouver plus sûrement leur subsistance, la santé, un emploi stable ; participer davantage aux responsabilités, hors de toute oppression, à l’abri de situations qui offensent leur dignité d’hommes ; être plus instruits ; en un mot, faire, connaître, et avoir plus, pour être plus » (PP 6).

Par l’incarnation, tout est désormais sacré (lieu digne de Dieu) : non seulement le temple, mais aussi le baraquement, la rue, l’hôpital, le bateau, la marginalisation, la prison. Frei Betto disait : « Nous cherchons Dieu dans le temple, mais Il se trouve dans une étable ; nous le cherchons parmi les prêtres, mais Il se trouve entre les pécheurs ; nous le cherchons libre, mais Il est prisonnier ; nous le cherchons revêtu de gloire, mais Il est ensanglanté sur la croix. Il est assis sur les marches de nos maisons, de nos immeubles, attendant un morceau de pain ». La migration est un « lieu théologique », lieu fréquenté par Dieu, lieu où nous pouvons Le chercher et Le rencontrer.

Je me pose donc la question : Quelle Europe souhaitons-nous ? Une Europe ouverte ou fermée ? Une forteresse ou un pont ? Maison malade d’eurocentrisme ou maison ouverte qui accueille et sait voir loin ? Maison aux murs inquiétants ou possibilité de changement ? Europe du changement et de l’avenir ou Europe tremblante et indifférente envers le Sud, de plus en plus affaibli et sans espoir ?

Il s’agit d’interrogations très liées à celles exprimées par le Pape François : « L’Europe peut-elle continuer à se fermer sur elle-même, dans son bien-être, devant une Méditerranée en flammes et une Afrique subsaharienne à bout de souffle ? Comment l’Europe peut-elle se proclamer berceau des droits humains quand elle ferme la porte à ceux qui, fuyant des situations de désespoir, demandent l’accueil ? »

Il s’agit de questions qui exigent des réponses afin de pouvoir savoir si les migrations sont un problème ou une richesse. Ces réponses sont difficiles à trouver car le monde et l’Europe sont en train de vivre aujourd’hui des moments particuliers. Jean Paul II l’avait déjà annoncé : « On assiste à une fragmentation diffuse de l’existence ; ce qui prévaut, c’est une sensation de solitude ; les divisions et les oppositions se multiplient… La persistance ou la réactivation de conflits ethniques, la résurgence de certaines attitudes racistes, les tensions interreligieuses elles-mêmes, l’attitude égocentrique qui enferme les personnes et les groupes sur eux-mêmes, la croissance d’une indifférence éthique générale et de la crispation excessive sur ses propres intérêts et privilèges » (Ecclesia in Europa, 8).

A cette photographie en noir et blanc, une réponse pourrait venir des paroles de la « Déclaration pour une éthique mondiale » du Parlement des religions mondiales (4.9.1993 Chicago) : « Nous nous engageons à respecter la vie et la dignité, l’individualité et la diversité, afin que chaque personne, sans exception, soit traitée avec humanité. Nous considérons l’humanité comme notre famille. Nous ne pouvons pas vivre seulement en fonction de nous-mêmes. Personne ne doit être considéré, traité ou exploité comme citoyen de seconde classe. Nous devons envisager un ordre social et économique juste, où chacun trouve des égales opportunités de réaliser ses propres potentialités humaines ».

Ces mots rappellent que les migrations ne concernent pas seulement la politique, le social, l’économie ou les statistiques, mais impliquent aussi – je dirais surtout – l’Eglise, qui fidèle à Son fondateur, se doit de donner des réponses vraies et de proposer des gestes concrets.

Je me permets de terminer avec deux autres citations :

Kofi Annan s’exprimait ainsi devant le Parlement européen : « Une Europe fermée serait une Europe plus médiocre, plus pauvre, plus faible, plus âgée. Une Europe ouverte sera aussi une Europe plus juste, plus riche, plus forte, plus jeune, mais pour cela, la condition est qu’elle devienne une Europe capable de bien gérer l’immigration ».

Et enfin le rêve de Dieu : « Ce jour-là, il y aura une route pour relier l’Égypte et Assour. Assour viendra en Égypte, et l’Égypte en Assour ; et l’Égypte avec Assour servira le Seigneur. Ce jour-là, entre l’Égypte et Assour, Israël viendra en troisième, bénédiction au milieu de la terre, que bénira le Seigneur Dieu de l’univers en disant : « Bénis soient l’Égypte, mon peuple, Assour, l’ouvrage de mes mains, et Israël, mon héritage » (Is 19,23-25).

Cardinal Francesco Montenegro

Archevêque d’Agrigente (Italie)

 

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