Un bénédictin aux relations avec les Juifs

Frère Louis-Marie Coudray, obsDirecteur du Service national pour les relations avec le judaïsme depuis le 1er septembre 2016, Frère Louis-Marie Coudray, obs, a vécu 35 ans en Terre Sainte, au monastère d’Abu-Gosh. Il partage son expérience des relations avec les juifs, nos frères aînés dans la foi.

Comment avez-vous vécu les relations avec nos frères juifs jusqu’à présent ?

Cela a commencé avec le début de ma vie monastique, quand je suis entré à l’abbaye du Bec-Hellouin en 1977. Dom Grammont, le père abbé de l’époque, avait toujours été sensible au judaïsme, ce qui était assez exceptionnel pour quelqu’un de sa génération. C’était dû à la tradition de notre communauté monastique et à ses études à St-Anselme à Rome, il avait également l’intuition de l’importance de ce lien avec le judaïsme pour l’oecuménisme ; la rupture entre l’Église et la synogogue étant comme la première division. Or le Bec-Hellouin a toujours eu une vocation pour l’œcuménisme, en étant plus particulièrement tourné vers le monde anglican. En effet, les premiers abbés du Bec sont devenus archevêques de Canterbury, après la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Ces liens historiques ont fait du Bec un lieu privilégié lors de la reprise du dialogue avec l’Eglise d’Angleterre. Par exemple, Mgr Ramsey a été reçu à l’abbaye en 1964. On a rapporté au Saint-Siège qu’une chapelle avait été aménagée pour que les Anglicans puissent célébrer dans l’enceinte du monastère… ce qui nous a valu quelques difficultés avec Rome. Au début les prophètes ont souvent quelques problèmes !

En 1976, le père abbé a envoyé trois frères en Israël pour être une présence monastique tournée vers le monde juif. Or le Quai d’Orsay cherchait une communauté religieuse pour le domaine d’Abu-Gosh qui appartient à l’Etat français. Cette coïncidence nous a permis de nous installer dans ce lieu historique. C’est un lieu superbe : entre les fresques, l’église, le jardin… Pendant mon noviciat, au Bec-Hellouin, j’ai suivi des cours d’hébreux, participé à des sessions. Je suis allé à la synagogue de Rouen pour l’office de Kippour. C’était un début de sensibilisation à l’enracinement de notre foi et au monde juif contemporain.

Je suis donc parti en Terre Sainte en 1980, au titre de mon service militaire. Coopérant, j’étais parti pour 18 mois… Je suis resté 35 ans à Abu-Gosh, tourné vers le monde juif, avec la particularité que le monastère est installé dans un village entièrement musulman et que le minaret est mitoyen ! Il est donc à la fois tourné vers Israël mais aussi en prise direct avec la complexité du pays, ses différentes composantes : juifs, musulmans et chrétiens (palestiniens ou hébréophones). Abu-Gosh se situe dans l’Etat d’Israël – et non pas dans les Territoires – ce qui change considérablement la situation.

Comment envisagez-vous votre mission en France ?

Après une étape à Rome l’an dernier, je suis rentré au Bec-Hellouin. Je connais bien le Père Patrick Desbois [précédent Directeur du Service national pour les relations avec le judaïsme, NDLR]. C’est ainsi que j’ai été amené à lui succéder. J’ai pris mes fonctions au 1er septembre. La passation formelle s’est faite sous la forme d’une conférence à trois voix : Richard Prasquier, ancien Président du CRIF, P. Patrick Desbois et moi-même, sous la présidence de Mgr Vincent Jordy, évêque de Saint-Claude et Président du Conseil pour l’unité des chrétiens et pour les relations avec le judaïsme.

Je vois trois déclinaisons de la mission du Service national : être un interlocuteur pour l’épiscopat quand une question se pose à propos du judaïsme, animer le réseau des délégués diocésains et l’élargir, en étant l’interface entre les différents acteurs du dialogue. Il existe de nombreuses associations qui mènent des actions sur le terrain, la plus importante étant les Amitiés judéo-chrétiennes de France. Ce mouvement n’est pas une structure catholique mais une association à caractère œcuménique. Je souhaite pouvoir mettre ces acteurs en contact car j’ai remarqué que tout le monde agit un peu dans son coin. Il s’agit de conjuguer les efforts en ayant chacun sa tonalité propre dans le dialogue. Le troisième volet est d’entretenir les relations avec la communauté juive – ou plutôt « les » communautés juives – parce qu’il y a une grande diversité entre les ultra-orthodoxes, le Consistoire, le CRIF, le mouvement libéral, les laïcs… Ce qui est important est de ne pas cantonner le dialogue et la rencontre avec le peuple juif à un niveau religieux ou archéologique mais avec l’ensemble du peuple juif, vivant aujourd’hui, y compris ceux qui sont laïcs.

Après Nostra Aetate (Vatican II), l’Eglise a redécouvert qu’en confessant Jésus comme Messie, c’était Jésus, le Messie des Juifs. Il y a l’aspect historique, pour bien comprendre notre foi, et l’aspect contemporain puisque la communauté juive a développé sa tradition, et donc notre rapport avec la communauté juive vivante aujourd’hui. Notre relation au judaïsme n’est pas de l’ordre du dialogue interreligieux. Notre rapport au judaïsme est « intrinsèque » (Jean Paul II) à notre foi. D’ailleurs la structure de la conférence épiscopale française et de Rome le montrent bien, puisque les relations avec le judaïsme sont rattachés au conseil pour l’Unité des Chrétiens. Ce sont nos frères aînés dans la foi.

Pourtant il existe un fond d’antisémitisme vieux de 2000 ans et il a tendance à se réveiller, y compris dans l’Eglise. Par ailleurs, la dimension politique avec le problème israélo-palestinien fait surface dès que l’on parle des relations avec les Juifs. On ne doit pas nier cette dimension car le lien à la terre fait partie de l’identité juive. Le dialogue se vit à un niveau global. La problématique politique ne doit pas occulter la réalité théologique.

Les fêtes juives d’automne ont rythmé le mois d’octobre…

Elles ont commencé avec Roch Hachana (Nouvel an), puis Yom Kippour (le Grand Pardon), Souccot (la fête des Tentes) et le dernier jour, Sim’hat Torah (la joie de la Torah). C’est le cœur de la vie liturgique juive. Pour Roch Hachana, j’étais invité au dîner d’entrée dans la fête. Sachant que la « liturgie familiale » est extrêmement importante. Le repas, vraie liturgie familiale, est presque aussi important que la synagogue. Judaïsme a trois piliers : la « liturgie familiale », la synagogue et l’étude.

Pour le Grand Pardon, j’ai été invité dans plusieurs synagogues. Celle de Beaugrenelle, trop petite, recevait dans une salle de spectacle et celle de la rue Copernic…au palais des Congrès ! La salle était comble. C’est quand même très impressionnant, notamment à la fin, quand on chante le dernier « Shema Israël », de voir toutes les familles se mettre sous le châle de prière, le talit, juste avant le son du Shophar qui annonce que la porte du jugement est fermée et que la miséricorde est donnée.

Pour que les Juifs n’aient plus peur fetes_juives_2016

« J’ai eu peur de dire que j’étais juif ». L’entendre a fait réaliser au Père Louis-Marie Coudray la peur viscérale que cette population cache au plus profond d’elle-même. « Notre travail de chrétiens est de créer un climat, dans notre société, qui permette qu’ils n’aient plus peur de dire ou de montrer qu’ils sont juifs, estime-t-il. Je pense que c’est là notre challenge ».

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